« Impensé colonial »: Situation et représentation des minorités en France.

Le pays des Lumières doit se remémorer qu’il est aussi celui du Code Noir, du 17 octobre 1961 et du Bumidom.

 

L’élection de Sadiq Khan à la mairie de Londres ce 6 mai 2016, tend à Paris un miroir dans lequel les français ont bien du mal à se mirer.

S’y reflète l’image d’une France qui refuse obstinément d’affronter son passé colonial. L’image d’une nation qui fait la sourde oreille à ses minorités. Celle d’un peuple bigarré mais daltonien, qui fuit la question raciale.

Les chiffres sont édifiants: seuls quatre candidats issus de la diversité sont devenus maire d’une des 260 villes de plus de 30 000 habitants en 2014… (pour plus de statistiques sur les représentants politiques issus de l’immigration, voir ici.) Notre pays, loin de faire accéder des fils d’immigrés à des postes politiques éminents, a semble-t-il plutôt besoin de campagnes de pub pour rappeler l’évidence de discriminations qui perdurent:

 

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Visuel de la campagne de communication #LesCompétencesDabord du gouvernement (2016)

Bref, la France a du mal à affronter ses névroses historiques (d’ailleurs, il en va de même pour la Collaboration que pour les stigmates de la colonisation, mais bon… un problème à la fois.) Elle est empêtrée dans un quotidien multiculturel de plus en plus problématique. Problématique, car les minorités dites visibles l’ouvrent de plus en plus: elles revendiquent de plus en plus souvent une meilleure reconnaissance ; elles votent parfois (et oui!) et critiquent désormais ouvertement (et à juste titre) la place marginale qui, dans les faits, leur est assignée au sein de la société française. Et les échos contrastés que rencontrent les initiatives allant dans le sens de ces revendications, notamment dans les médias mainstream, posent question.

Ainsi, au delà du FN, les réactions très mitigées que soulève l’élection d’un maire musulman à Londres sont assez symptomatiques du refus très français de se référer à la religion d’une personne (a fortiori celle d’un homme politique). Tabou laïcard qu’il faut mettre en parallèle à l’invisibilité des couleurs de peau en France.

 

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L’une des fresques réalisées en hommage à l’ouverture de la station de RER Rosa Parks.

 

Petit flash-back : La République française (1ère du nom) est née par césarienne après un siècle de révolutions sanglantes. On a poliment appelé celle de 1871 « la Commune » et à l’époque, le pays n’avait pas de péridurale… Résultat: notre hymne officiel abreuve ses champs d’hémoglobine et surtout Marianne a décidée qu’elle vivrait dans une nation “Une et Indivisible”. Tant pis pour le multi-culturalisme et la diversité.

La France est un moule, tu t’y fonds ou tu irrites.

Si par hasard la question des origines se pose, alors c’est au roman national qu’on se réfère pour décréter que le « Français type » est d’ascendance gauloise. Pas juif. Ni musulman. Ni basané. Ni noir. Pas même chrétien ni catholique (car laïc). Il n’est pas non plus jaune ni même forcément blanc… Le Français est français a l’exclusion de tout autre qualité. Point. Il se fond dans l’universalité des valeurs de la République dont l’éclat éclipse tout particularisme.

Ce daltonisme très particulier du pays des Droits de l’Homme est inscrit dans nos lois et programmes scolaires, instruments privilégiés de l’acculturation républicaine.

 

Dans ce cadre républicain qui oblitère les distinction de races, le mur auquel se heurtent les revendications et doléances des hommes et femmes de couleur est bien évidemment source de frustration et de crispations. Lesquelles s’ajoutent aux vexations que tout non caucasien est amené à subir de temps à autre dans notre douce France.

Là aussi, il convient de rappeler ceci : Ne pas être oppressé par un système ne signifie pas que l’oppression n’existe pas pour d’autres. Quant à ceux qui pensent que l’ampleur du racisme et l’importance des discriminations en France sont exagérés, on ne saura que trop leur recommander « La Ligne de couleur », documentaire réalisé en 2014 par Laurence Petit-Jouvet.

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Des voix émergent ainsi, de plus en plus nombreuses et sonores. A l’instar de ce documentaire ou des conférences d’Alain Mabanckou au Collège de France, certains haussent le ton pour dénoncer le peu de cas que l’on fait des questions liées à la diversité culturelle française. Et si les préjugés et difficultés auxquels les français de couleurs sont régulièrement en butte demeurent une réalité palpable et préoccupante, les initiatives dénonçant cet état de fait ou visant à les combattre trouvent désormais dans certains médias et sur les réseaux sociaux une caisse de résonance appréciable. 

Et le fait est que les victimes de discriminations raciales laissent de moins en moins passer les occasions d’exprimer un ras le bol des plus légitimes. Que ce soit à la faveur de l’actualité (émeutes des banlieues, violences policières classées sans suite, etc.) ou via des actions comme la remise des “Y’a bon awards”, la nécessité de faire évoluer une situation jugée intenable est régulièrement remise sur le devant de la scène. Et ce par un nombre croissant de personnes, de tous bord, de toutes origines et à la reconnaissance médiatique variable mais indéniable.

Tout cela a l’heur de déplaire à certains…

Ainsi, Laurent Joffrin, dans son éditorial effarant du 3 avril, emploie-t-il le conditionnel pour évoquer « l’impensé post-colonial hérité du passé et qui affecterait peu ou prou l’ensemble de la société française ». Cette remise en question pure et simple de l’importance de la question coloniale dans la compréhension de la société française contemporaine est tout sauf anecdotique… D’une part parce que cela s’apparente à du révisionnisme ; et d’autre part parce que là tendance à ré-interpréter l’histoire  à l’aune de critères subjectifs est de plus en plus courante.

Dans un article publié en réponse à M. Joffrin, Rokhaya Diallo et Louis-Georges Tin ont fort à propos replacé l’éditorial de M. Joffrin dans un contexte qu’il convient de rappeler (quitte à le marteler… ça finira par rentrer) : celui d’une montée progressive, mais inexorable de l’intolérance et de différentes formes de replis identitaires. Que ce soit en France (comme en témoignent les scores du FN ou les dérapages à répétitions de représentants et de chroniqueurs politiques) ou plus largement à l’échelle européenne (Londres est une exception heureuse, qui ne contrebalance malheureusement pas le virage xénophobe d’une partie de l’Europe, comme en Autriche ou en Suisse, pour citer les cas les plus fameux).

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l’UDC affiche sans complexe son racisme lors des élections parlementaires suisses de 2007

 

Mme Diallo et M.Tin font donc oeuvre utile en réaffirmant ceci :

“Point n’est besoin de lister les travaux universitaires innombrables ayant démontré ce que nous-mêmes savons par nos vies, nos familles, nos histoires. Comment peut-on d’ailleurs imaginer que quatre siècles d’histoire coloniale (puisque la colonisation française commence en 1635, aux Antilles, et s’achève officiellement en 1962, en Algérie, tout en se poursuivant par des moyens nouveaux comme le franc CFA, le soutien aux dictatures, l’exploitation des ressources, la Françafrique, etc.) n’aient pas laissé la moindre trace dans l’inconscient collectif?”

Seront-ils entendus ? Cela reste à voir tant ces fameux quatre siècles d’histoire sont abordés de façon biaisée par nos manuels, et leur importance sans cesse battue en brèche… M. Joffrin est loin d’être un cas isolé _ et le fait qu’il puisse développer cette thèse dans Libé est en cela édifiant. Dès lors qu’on bascule dans la presse plus ouvertement “à droite”, le conditionnel disparaît d’ailleurs pour attaquer les anti-racistes de front.

Il est difficile d’estimer le nombre de ceux qui comme cet éditorialiste mal inspiré, ne veulent pas entendre parler de l’héritage de l’histoire coloniale française et de son influence sur nos mentalités. Par leur silence tantôt dédaigneux tantôt accusateur, voire par leurs envolées sur “rôle positif de la colonisation” et les méfaits du communautarisme, ces contempteurs d’une vision de l’histoire de France expurgée des crimes de la colonisation et de l’esclavage contribuent à isoler ceux qui oeuvrent à l’instauration d’un débat sur les questions épineuses que soulève ce “passé qui ne passe pas”. Sans ce questionnement nécessaire, l’analyse de cette part sombre de l’histoire de France, qu’elle a en partage avec ses anciennes colonies, continuera d’être méconnue, ses conséquences mal interprétées et ses stigmates instrumentalisés par les extrémistes de tous bords.

 

Couverture du Figaro Magazine du 21/05/2016 A.K.A. “Amalgames Illustrés”

Les amalgames du figaro Mag

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Car il faut tout de suite tordre le cou à un a priori régulièrement rabâché à ceux qui s’intéressent à la Traite négrière, à la colonisation ou aux stigmates qui en résultent : regarder ce passé en face et l’interroger ne revient pas le moins du monde à adopter une position victimaire ou à exiger réparation.

Il n’est pas ici question de chercher des coupables mais bien de regarder le présent en tentant de mieux comprendre le passé, de se comprendre soi et la société en analysant les ressorts, conscient ou pas, qui ont été modelés par l’héritage historique de notre pays et de ceux qui l’habitent.

Il est crucial que le débat sur ces questions et sur les tensions à l’oeuvre dans la société française contemporaine avance et il serait bon qu’y prennent part tous les acteurs civils et institutionnels que ces questions concernent.

C’est en ayant à l’esprit cet impératif qu’il convient de saluer l’initiative prise par le collège de France de nommer M. Mabanckou à la Chaire de création artistique. Outre les passionnantes leçons qui en découlent, cette nomination est l’occasion de constater à quel point la question africaine passionne.

« Avec cette nomination, l’Assemblée des professeurs a souhaité mettre en avant la création et le talent littéraire mais également marquer sa volonté de donner la place qu’elles méritent aux études africaines et d’être au premier rang dans la réflexion sur un continent et sur des cultures qui marqueront le siècle qui commence.»

L’effervescence et l’enthousiasme soulevés par les conférences de M. Mabanckou sont proportionnelles au peu d’intérêt dont ce continent pâtit dans le monde universitaire français. C’est précisément dans la perspective de bousculer cet état de fait que le colloque “Penser et écrire l’Afrique noire aujourd’hui” s’est déroulé le 2 mai 2016, et qu’il restera comme une date historique.

Espérons, comme l’ont appelé de leurs vœux chacun des intervenants, qu’il s’agit là d’un premier jalon vers la création de départements d’études africaines et/ou post-coloniales en France. Quelques initiatives heureuses semblent aller dans cette direction, ainsi que l’a annoncé Pap Ndiaye avec l’ouverture d’un département d’histoire de l’afrique subsaharienne à Science Po Paris.

Ainsi, n’en déplaise à Finkielkraut et consorts, qui préfèrent s’embourber dans de vaines polémiques et des effets de manche nauséabonds, on peut espérer qu’à l’avenir, on saura mieux démêler ces ressorts du “passé cousu de fil noir” de notre pays que le professeur Mabanckou interroge avec brio.

 

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(à suivre un compte-rendu détaillé du colloque)