Alain Mabanckou et l’impensé colonial en France

« En finir avec le long sanglot de l’homme noir… »
Leçon inaugurale au collège de France
Alain Mabanckou
(2016)

Lorsqu’Alain Mabanckou a fait sa première leçon au Collège de France il y a quelques mois, il est devenu le 1er professeur noir de cette illustre institution fondée en 1530…

En 2015, Dany Laferrière était devenu le deuxième noir à siéger à l’Académie française après… Leopold Sédar Senghor… (en 1984)

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Portrait of Dany Laferriere 22/03/15 ©Philippe MATSAS/Opale/Leemage

Le compte rendu et les vidéos détaillées des leçons sont disponible sur le site du Collège. Ces cours feront date dans l’histoire universitaire française, tant par la qualité des leçons et de chaque intervenant que par l’engouement qu’ils ont suscités, témoignant de l’appétit du public pour ces chapitres de notre histoire qui ont trop longtemps été éludés.

Par ailleurs, il convient de souligner le plaisir que l’on ressent à écouter Mabanckou s’exprimer. Le caractère historique de ses conférences est dû à tout sauf à sa couleur de peau. S’il a été nommé à ce poste prestigieux ; s’il vend tant de livres ; s’il triomphe aujourd’hui, c’est pour les mêmes raisons qui ont conduit son frère d’âme Dany Laferrière à l’Académie française : une plume acérée, un talent teinté d’audace, et un culot politique plein d’humour qui terrifie les dictateurs en place.

Avoir un professeur-écrivain, c’est la garantie d’une leçon qui se lit comme un roman. 

Car Alain Mabanckou est un excellent professeur. Un de ceux qui se font oublier au profit de ce dont ils parlent. Un orateur qui donne envie d’acheter tous les livres dont il parle. Et qui par la magie des mots, invite Césaire, Senghor, Hampâthé Bâ, Fanon et Soyinka à s’exprimer avec lui dans ce lieu de culture qui a oublié de les inviter de leur vivant…

Il est un de ces profs qui, par leur sens de la pédagogie font revivre les hommes illustres dont ils parlent.

En tant que premier professeur africain de cette institution, Alain Mabanckou a choisi d’y porter haut les couleurs de l’élégance « à la congolaise ». Il est le premier professeur du quartier latin dont les vêtements font la fierté des sapeurs* de Château-Rouge !! La veste de velours bleu-roi qui portait lors de sa leçon inaugurale est désormais entrée dans la légende ; à tel point que le magasin qui dispose de ce modèle a inventé un nouveau nom pour cette couleur: le « Bleu Collège de France » !

Avoir un professeur congolais c’est aussi en prendre plein la vue !

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A chaque leçon, les costumes du professeur causent presque autant de réactions que ses phrases et citations, pourtant lourdes de sens et bien senties.   🙂

C’est d’ailleurs maintenant du contenu que je vais vous parler et il y a beaucoup à dire. Car ce romancier jette un pavé dans la marre universitaire française quasiment toutes les quinze minutes. Et s’il ne le fait pas, c’est qu’il est occupé à en jeter un autre dans la baignoire saumâtre du dictateur Sassou N’Guesso qui « dirige » autoritairement la RDC depuis… 32 ans (!)

La leçon inaugurale d’Alain Mabanckou a battu tous les records d’affluence au collège de France. Pourtant, l’amphithéâtre Marguerite de Navarre a vu passer avant du beau monde avant lui: Roland Barthes, Michel Foucault ou Henri Bergson par exemple, mais aussi Umberto Eco et beaucoup d’autres, la liste est longue. Elle est longue mais ni Aimé Césaire, ni Frantz Fanon, ni Wole Soyinka n’y figurent… Et c’est en grande partie pour réparer cet oubli et les inviter avec lui que le tribun Mabanckou a choisi d’intituler son cours : « Lettres noires, des ténèbres à la lumière. »

Attaquant ses leçons tambour battant,Mabanckou affirme d’emblée vouloir explorer « l’Histoire cousue de fil noir » de la France.

Cette histoire est violente, sanglante… Et par là, elle est éminemment traumatique. Les épisodes de la Traite négrière, de la colonisation et de la Françafrique, notre pays devrait les connaître sur le bout des doigts. La France y a tenu un rôle moteur.

Pourtant c’est plutôt le contraire qui se passe. On a parfois l’impression que nos dirigeants  (et une bonne partie des concitoyens qui votent pour eux) portent ses oeillères. Quand on pense que Christiane Taubira a dû batailler ferme pour faire reconnaître l’esclavage comme crime contre l’Humanité… Au XXIe siècle… Ça donne un peu le vertige. Et c’est dire le chemin qui reste à parcourir.

La solution viendra peut-être des programmes scolaires… Même si pour l’instant force est de constater que sur les questions post-coloniales, le tabou frappe également les éditeurs de manuels scolaires dès lors qu’il s’agit de traiter des événements lors desquels les gouvernements français ont pris des décisions que l’on peut rétrospectivement qualifier de crimes (contre les colonies, contre les nouveaux pays « indépendants », etc.)

Les exemples sont nombreux d’événements lors desquels la France a fait usage de la force d’État dans un rôle d’oppresseur qu’il conviendrait de mettre en lumière, non pas dans une perspective d’expiation mais pour en exorciser les stigmates parfois encore vivaces. Et ainsi, peut-être apaiser certaines des tensions qui enveniment aujourd’hui les rapports sociaux en France.

Toutes les nuances d’usage sont bien entendu à prendre lorsque l’on qualifie un événement historique de « criminel »: de nombreux travaux étudient et analysent les chaînes de commandement et le contexte qui ont conduit aux drames et aux crimes dont l’histoire de France est émaillée. Déterminer les responsabilités de tel ou tel dirigeant, de tel ou tel exécutant est toujours extrêmement délicat. Le propre de la politique étant de déléguer, et le propre des mouvements de lutte étant d’opérer dans le secret et l’opacité (il en va de même pour les opération de l’État visant à étouffer tout mouvement séditieux), il est malaisé d’accuser qui que ce soit avec des preuves solides en main.

Par contre, le traitement des évènements « violents » a posteriori par l’État (à chaud via des communiqués, puis sur le long terme, lors des discours de commémorations ou via la rédaction de programmes scolaires), sont très révélateurs de la vision qu’ont les dirigeants français de l’histoire du pays et de la façon dont il « convient » de la présenter. Et c’est là que souvent le bât blesse. Car une puissance coloniale qui tarde autant a faire son mea culpa, des décennies après la fin officielle de plusieurs siècles de colonisation, cela pose question. Un tel déni n’est pas sans conséquences, tant en termes diplomatiques (relations aux anciennes colonies) qu’en matière de politique intérieure (rapport entre l’État et les minorités.)

Et si besoin était de prouver qu’étudier les parts sombres de l’Histoire dans le pays même ont les faits incriminés ont eu lieu, l’exemple américain est édifiant : les universités américaines sont pionnières dans le domaine de racial studies moins d’un demi-siècle après la fin de la ségrégation dans leur pays. C’est d’ailleurs en Amérique que la plupart des spécialistes français des études coloniales et post-coloniales enseignent et publient leurs recherches, faute de crédit et de postes universitaires.

A ce titre, plusieurs points doivent être soulignés tant ils révèlent le refus français d’accorder à « une certaine Histoire » la place qu’elle mérite :

  • Alors même que la France avait le 2e plus grand empire colonial et qu’elle dispose à ce titre de milliers de documents et de lieux de mémoires à étudier, les plus éminents spécialistes de la colonisation et du post-colonialisme travaillent Outre-Atlantique, et rares sont les universités françaises qui disposent de départements d’histoire africaine ou post-coloniale…
  • Dans le secondaire les DOM-TOM sont a peine évoqués en géographie tandis que la décolonisation et la guerre d’Algérie sont des chapitres a peine développés ou alors en fin d’année et à la va-vite…
  • Le manque de reconnaissance dont est frappé Frantz Fanon en France est assourdissant. Ses deux livres les plus connus, Peaux noires, masques blancs et surtout du chef d’oeuvre Les Damnés de la Terre, se sont vendus à des millions d’exemplaires et ont influencé de façon déterminante Mandela, Yasser Arafat et des milliers de militants anti-colonialistes. Il est étudié partout dans le monde, que ce soit pour ses travaux psychiatriques ou en sociologie, en science politique et en Histoire. Pourtant ni lui ni Césaire ne sont abordés au lycée dans le pays qui les a vus naître… Pourtant leurs écrits, à la fois polémiques et littéraires se prêteraient formidablement aux débats sur l’immigration et les problèmes liés au racisme qu’on aborde en éducation civique (on pense notamment au formidable Discours sur le colonialisme de Césaire).
  • Pierre Nora dans son livre sur les lieux de mémoire en France, ne cite aucun endroit qui soit lié de près ou de loin à l’esclavage ou à l’histoire coloniale.
  • La traduction française de l’autobiographie de Malcom X n’a jamais été rééditée…

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Mais trêve de lamentations ! Il ne sert pas à grand chose de pointer du doigt ce qui ne va pas. Bien plus efficaces sont les stratégies qui mettent en avant les initiatives positives et saluent les efforts qui petit à petit œuvrent à corriger cet état de fait. La nomination d’Alain Mabanckou en est un exemple éclatant, mais ce n’est pas le seul. D’autant que le tout juste nommé professeur à eu tôt fait de profiter de cette tribune inespérée pour convoquer le ban et l’arrière ban des spécialistes des études africaines, coloniales et post-coloniales.

De Célestin Monga à Françoise Vergès en passant par Souleymane Bachir Diagne et Pascal Blanchard, le public nombreux et enthousiaste qui s’est pressé au Collège de France a pu se régaler d’interventions plus éclairées et éclairantes les unes que les autres.

Alors certes le Collège n’avait que trop tardé à inviter un professeur africain en ses murs… Mais il n’est jamais trop tard !  Et maintenant le mouvement est lancé et, espérons comme l’on appelé de leurs voeux Alain Mabanckou et ses pairs que ce n’était là qu’un premier jalon vers une exploration curieuse, critique et érudite des liens complexes que la France entretient avec ces anciennes colonies.