Les métèques, la République et le roman national

 

Vous voyez, c’est étrange, mais j’ai une affection toute particulière pour le mot « métèque ». Peut-être à cause de l’équilibre de ses sonorités – douces et dures à la fois. Mais outre mon rapport lunaire aux mots, je trouve que « métèque » a la particularité de décrire avec finesse l’état d’esprit d’une société. C’est à la fois un statut, la photographie renouvelée d’une époque, d’une certaine idée de la République, et puis surtout, c’est une insulte…

Joey, juste pour le plaisir.

Dans l’antiquité grecque, le statut de métèque s’appliquait aux ressortissants d’autres cités – des gens entre deux eaux, entre citoyen et étranger, comme les immigrés et autres français d’Outre-Mer en somme. Oui, même nous. De là à dire que c’était un terme de mépris employé avec condescendance est une autre histoire. Bon, remettons les choses en perspective ; être citoyen dans l’antiquité grecque n’avait rien à voir avec le fait d’être un citoyen français au 21ème siècle.

Or, lorsque l’on accentue la différence entre citoyens et non-citoyens, l’on s’ouvre à l’argumentation que ces derniers n’ont pas tout à fait les mêmes droits de profiter de la vie de cité. Des citoyens de seconde zone pour ceux du fond. Certains aimeraient vous faire croire que c’est tout à fait normal, et dans ce cas, jusqu’où ça va ?

Le roman national, sa mère

Vous aurez certainement vu passer cette vidéo du Gros Journal avec un Mouloud Achour hilare en tête-à-tête avec Fatou Diome, femme de lettres Franco-Sénégalaise, auteure notamment du livre Le Ventre de l’Atlantique, ouvrage qui lui valut une renommée internationale.

A question provoc, réponse choc : “Avez-vous peur de Marine Le Pen ?” lui demande-t-il. “Non, c’est elle qui a peur de moi !” La punchline de l’année vous est servie sans chill et nous ne sommes qu’au mois de mars. S’ensuit un monologue sur la France des Lumières, des valeurs de la République, de l’amour plus fort que la haine quand on a fait le choix de la France.

Et vous savez quoi ? Elle m’a touchée Fatou Diome, parce qu’en bonne enfant de la République, je crois – naïvement, je suis toute prête à l’admettre – en ces valeurs d’unité. Je veux dire, quand on vous colle sur tous les frontons “Liberté, Égalité, Fraternité”, ça finit par vous rentrer dans le crâne d’une certaine façon.

C’est aussi pourquoi mes sentiments quant aux exactions de la France à l’encontre de ses minorités, du clair mépris affiché vis-à-vis des descendants de l’immigration et des anciennes colonies, la fierté éprouvée pour la colonisation et ses “bienfaits”, n’en sont que plus violents. Si Zyed, Bouna, Adama, Théo, Liu Shaoyao ne vous disent rien, vous faites partie du problème.

Il faut dire que la République c’est un joli paquet cadeau, emballé avec soin et entouré des froufrous du roman national – un machin somme toute conceptuel, sensé rattacher l’Histoire de France par des petits bouts de ficelles pour lui donner un semblant de cohérence. Parce que l’Histoire de France, la vraie, pas celle contée dans ce roman que tous les politiciens voudraient nous faire tenir pour vérité absolue, est un foutoir sans nom. Enfin, il faut les comprendre… c’est qu’écrire un roman, ça a plein d’avantages. On peut choisir à son aise les personnages, les points de vue et surtout, à qui on laisse la parole. Pratique quand on veut faire disparaître les passages gênants. Vous êtes agaçants à la fin, qui a encore parlé de collaboration ? Concentrez-vous un peu !

Mais c’est que ça se refourgue bien les romans, ça permet de distraire les esprits tout en donnant des faux airs de vérité à des versions plus ou moins alternatives de l’Histoire. Oui Nadine, comme les racines judéo-chrétiennes de la France.

Enfin quand même, de voir Fatou Diome s’approprier le roman national et le retourner contre ceux qui pensent avoir le monopole du patriotisme façon blanquette de veau, je le reconnais, mon petit cœur a tressauté et en bon mouton, j’ai cliqué sur le bouton ‘partager’.

Ceci dit, parce que mes amis veulent mon bien et aiment m’aider à garder les pieds sur terre, on m’a tout de suite fait remarquer que les valeurs de la France, les Lumières et tout le tintouin que l’on a recouvert des ors de la République, comptent un bon nombre de racistes en leur sein ; que nous, les métèques, nous n’étions pas concernés par leurs élans lyriques d’appel à la liberté, égalité, fraternité. Pas faux.

Mars 2017 – La Guyane vient de débuter un mouvement social sans précédent, Macron qui prétend à la fonction présidentielle, croit encore que c’est une île, les 500 frères sont présentés comme des hooligans cagoulés par les politiques et les médias et globalement, que le niveau de pauvreté du pays avoisine les 60%, tout le monde s’en cogne. Qu’est-ce qu’ils veulent encore ces métèques, nous on a des fusées à faire décoller ?!

On ne reviendra donc pas sur le LKP et on passera sur la situation économique et sociale dramatique de Mayotte. D’ailleurs, est-ce que quelqu’un se rappelle encore que Mayotte est le 101ème département français et que si Miss Mayotte se présente à Miss France, ce n’est pas juste un accident ? Et puis, si ça ne choque personne que ce soit la seule fois de l’année qu’on en entende parler, c’est que tout va bien je suppose. Reprenons la suite des programmes.

La vérité sur l’Histoire ?

Revenons au fameux roman national. J’aimerais que ceux qui me lisent comprennent que je n’attaque pas gratuitement ce fantasme de la « France une et indivisible ».

On pourra passer des heures à argumenter que 1789 a libéré les français du joug inhumain de la monarchie, ça n’effacera jamais que la révolution a été nourrie et entretenue par la bourgeoise en mal de pouvoir. Ni que cette libération toute relative ne comprenait pas celle des femmes ou des esclaves des colonies. L’Histoire n’en retiendra que la Déclaration des Droits de l’Homme. D’accord, très bien merci.

On pourrait peut-être commencer par arrêter de présenter Charles Martel comme le héros de la Chrétienté. Ce que le roman national ne dit pas, c’est que Martel est le fruit de relations polygames, comportement profondément ancré dans la tradition Franque que l’on associe de nos jours avec dédain à l’Islam. Ou que la bataille de Poitiers n’avait rien d’une lutte pour stopper la progression des Musulmans en terres Chrétiennes. Les historiens s’accordent d’ailleurs à dire de plus en plus que les Maures en avaient principalement après les richesses du monastère de Saint Martin de Tours alors que Martel cherchait avant tout à s’approprier les riches territoires de l’Aquitaine en vue d’unifier ce qui deviendra l’empire carolingien sous Charlemagne… Moins épique que prévu la bataille, désolée.

Parlons encore de Montesquieu dont les textes sont étudiés à la légère dans tous les lycées de France. Des siècles plus tard, l’ironie réelle ou supposée du chapitre V du livre XV de son ouvrage référence, L’esprit des lois sur la servitude des Nègres est encore au centre de débats littéraires et philosophiques. Cela va sans dire que les contemporains de l’homme, Condorcet en tête de file, lui reprochaient ses efforts poussifs pour s’opposer à l’esclavage et à la colonisation. Il convient toutefois de remarquer que si Montesquieu dénonça l’esclavage du bout des lèvres, c’était plutôt par crainte de voir la servitude faire un retour malheureux en France. Pour l’humanisme, on repassera.

Puisque nous en sommes à parler d’école, on ne peut manquer d’aborder le cas Jules Ferry. L’homme aura apporté une pierre massive à l’édifice tant du système scolaire que de la laïcité à la française. Cela ne fait pas moins de lui un acteur majeur de l’expansion coloniale de la France en Afrique et en Asie avec les résultats que l’on connait.

N’oublions pas la constance avec laquelle les programmes scolaires louent le génie stratégique et militaire de Napoléon Bonaparte, le même homme qui rétablit sans sourciller l’esclavage aux Antilles, cédant à la pression de sa femme, Joséphine de Beauharnais, elle-même issue d’une riche famille de propriétaires terriens en Martinique.

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Encore aujourd’hui, la statue de Joséphine – certes décapitée – trône fièrement à Fort de France !

Impossible d’échapper à Victor Hugo, figure politique et littéraire à nulle autre comparable dans l’Histoire de France. Son roman social Les Misérables n’absout en rien que, par son silence, il ait fermé les yeux sur l’esclavage et la colonisation. N’est-il pas lui-même l’auteur de Bug-Jargal, un roman jouant sur les clichés racistes qui collent à la peau des noirs ?

Quand on ouvre les yeux, il devient de plus en plus difficile de demander aux métèques et enfants de métèques d’embrasser le roman national, de gober « nos ancêtres les Gaulois » et d’habiter des rues au nom de ceux qui ont activement participé à l’oppression de leurs ancêtres, les vrais cette fois.

Mais ils sont où, les métèques ?

Alors oui, vous me direz qu’on a inauguré une station Rosa Parks juste l’an passé à Paris. C’est bien gentil, mais :

  1.   Elle est américaine, question géographie on peut mieux faire.
  2.   La France regorge elle aussi de figures Noires qui ont changé le cours de l’Histoire.

Il n’y a pas que Césaire dans la vie ! Où sont passés Félix Eboué, Delgrès, Solitude, Raphaël Elizé, Charles N’Tchoréré ? Est-on prêt à reconnaître le génie musical et militaire du Chevalier Saint George ou à admettre que Dumas n’était pas blanc ? Est-on prêt à assumer les propos qu’avance Fanon sur le colonialisme dans son livre Les Damnés de la Terre ?

Pourquoi ces noms de l’Histoire de France ne sont que des notes de bas de page dans ce foutu roman national ? Le plus triste est que d’ici 50 ans, Christiane Taubira, l’une des plus belles personnalités politiques de ce siècle, rejoindra au bas de ces mêmes pages Gaston Monnerville, homme politique, Guyanais lui aussi, qui présida le Sénat en 1959 et 1960.

Si les situations des immigrés, descendants de l’immigration ou des colonies sont similaires, elles ne sont pas identiques.

Enfant de la départementalisation, pour moi la question est troublante : lorsque l’on naît français, mais qu’on ne l’est pas vraiment… qui est-on ?

Attention ! Il ne s’agit pas de dire que les métèques ne se sentent pas français… étonnamment, c’est bien souvent le contraire. Comme le dit Fatou Diome, l’amour des métèques pour la France est ce qui les pousse à se battre pour avoir voix au chapitre. Un amour souvent mal perçu, considéré comme de l’impudence. Mais pour qui se prennent-ils ?

Ce serait plutôt qu’on ne leur permet pas de se sentir français, car la nuance est là. Lire ce cher roman national sans y être représentés, en accepter les valeurs et se sentir inspirés par elles, croire que l’on y a aussi sa place, tout ça pour se faire retoquer à chaque page, s’apparente à s’asseoir sur une poudrière, allumette craquée à la main et espérer que ça n’explose pas ! Au mieux, c’est de l’inconscience, au pire, des pulsions autodestructrices.

L’affaire du chlordécone n’est qu’un des exemples les plus récents du mépris éhonté de la France envers ses départements d’Outre-Mer et ce n’est qu’un point sur une liste longue comme la taille tant fantasmée du sexe des Noirs. La totale dépendance économique, les divers scandales sanitaires, les émeutes de 1967 en Guadeloupe dont on entend encore moins parler que le massacre du 17 octobre 1961 sont autant d’échantillons qui, ajoutés les uns aux autres, nourrissent ressentiment et frustration !

On peut continuer à tirer sur cette corde schizophrène par les deux bouts encore longtemps. Mais à cela je n’ai qu’une question. Lorsqu’elle rompra en son milieu et que les fantaisies du roman national ne suffiront plus à maintenir le statu quo, que fera-t-on ?

Résister, c’est exister

Dans un podcast récemment diffusé par France Inter – Femmes à fleur de peau – l’équipe part à la rencontre des militantes les plus en vue du mouvement Afro-féministe français. Les propos tenus par Gerty Dambury, dramaturge, metteuse en scène, romancière et poétesse, à la toute fin de l’émission m’ont frappée de par leur affolante vérité. Quand on reproche aux métèques les zones de non droit où la police ne peut supposément plus mettre les pieds, leur défiance envers les forces de l’ordre et la République, elle remarque avec raison : quand on n’a pas les mêmes droits, pourquoi aurait-on les mêmes devoirs ? Pourquoi obéirait-on aux mêmes lois ? Ça vous remue les neurones, hein…

Rendez-vous compte, l’altérité est poussée jusque dans l’architecture des cités – cités devenues îlots quasiment autonomes et isolants. Les appels à la mixité sociale ne sont pas juste des plaintes islamo-gaucho-marxistes. Comment reprocher à des communautés leur repli sur soi, quand la République nourrit ce même communautarisme par tous les moyens… le tout en un cercle vicieux de méfiance mutuelle.

Incroyable que le mythe de la France assiégée soit toujours si vivace ! Mais au lieu de partir à la recherche d’un Charles Martel fantasmatique, il serait peut-être temps de rouvrir le roman national… sur une page blanche. En attendant, Marianne vous salue bien… Bisous.