Trois, précédé de Un et Deux (une pièce de Mani Soleymanlou)

A l’heure de l’effervescence électorale, propice aux débats et aux scandales. A l’heure des cahiers de doléances et des promesses qui n’engagent que ceux qui croient en l’importance de leur bulletin. A l’heure de la grande foire médiatique et politicarde, on a peu ou prou oublié les affaires qui défrayaient la chronique juste avant l’entrée en scène des aspirants président. Disparus des JT l’affaire Adama Traoré, l’état d’urgence sans fin, la loi travail imposée à coups de 49.3 et de flashballs, la montée des populisme en Europe, la crise des migrants: énième épisode de l’histoire vue et revue de l’Europe bien-pensante qui regarde mourir ceux qui se pressent à sa porte tout en se moquant des américains et de leur mur.

Dans l’ambiance très particulière de la France post-attentats, évoquer les sujets qui fâchent en public relève de l’équilibrisme. On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Jusqu’à la semaine dernière, j’aurais été bien en peine de contredire cet adage. Mais ça c’était avant. C’était avant qu’une amie actrice ne m’invite à voir la pièce dans laquelle elle joue, à Saint-Denis.

L’identité. La sienne… Les siennes. La nôtre… Les nôtres.

Je suis donc allé au Théâtre Gérard Philippe où j’ai vu “Trois, précédé de Un et Deux”. Ce sont trois pièces que Mani Soleymanlou, dramaturge canadien d’origine iranienne a réuni en un grand ensemble qui s’attaque au vaste thème de l’identité.

L’affiche de la pièce au théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis

Il y a beaucoup, beaucoup à dire sur cette oeuvre. C’est un spectacle fleuve, la pièce dure 4h15 et il s’agit en fait d’une trilogie, dans laquelle l’auteur joue son propre rôle, accompagné d’une quarantaine d’acteurs.

C’est compliqué de résumer quelque chose d’aussi  foisonnant et enthousiasmant. La salle (comble) a rigolé d’un bout à l’autre sans que ce soit pour autant un spectacle de stand up.

La pièce emprunte à plusieurs genres : »Un » est un monologue. Et dans l’ensemble les personnages font de longues tirades, véritables morceaux de bravoure des acteurs, qui déclament en français “de France” ou avec l’accent québécois, en anglais, en farsi voire même en créole (!) Le spectacle vire à la comédie musicale par moment, ça touche au drame par bien des aspects.

La pièce démarre avec Mani qui interroge son identité autant qu’il la voit questionnée par les autres, lui le voyageur, lui l’immigré ayant passé son enfance en Iran puis en France avant de partir au Canada anglophone avant de s’installer durablement au Québec où finalement il « parvient à s’oublier ». Oublier cet Iran qui s’efface. Avec la mauvaise conscience que cela implique. Oublier sans se renier pour autant mais en s’interrogeant sur sa situation qui pose question, dans un entre-deux mal situé. Tout au long de son parcours, il était un immigré iranien pour les Français, un Français pour les Québécois, un Québécois d’origine iranienne pour les Canadiens anglophones… Étiquettes sur étiquettes. Partout au Canada presque, plus de 15 ans après s’y être installé, on le renvoie à cet ailleurs censé le définir autant que lui manquer. Pourtant, ce vide que l’on suppose constitutif de la condition d’immigré, il ne le vit pas comme un manque. Ce vide de l’immigrant, il trouve à le remplir, il en fait un discours.

« Tout ce que j’ai voulu fuir, je le suis devenu. » (M. Soleymanlou)

Une mise en scène foisonnante

Tout cela s’est entremêlé pour susciter l’envie de témoigner des constants appels à l’auto définition que lui renvoient ses interlocuteurs. C’est comme ça qu’est née la pièce. Invité par un théâtre désireux de donner la parole à un Québécois ayant une « identité culturelle », Mani accouche alors d’une oeuvre qui porte sur l’immigration, le racisme et les questionnements qui ont découlé pour lui de ce statut qu’il ne s’est pas choisi mais qu’on lui affuble qu’il le veuille ou non. Il crée seul le spectacle Un en 2012. Sans se départir de l’humour alors même que les habitants de son pays d’origine sont en plein soulèvement.

« J’aime être déraciné. Je veux transporter mes racines avec moi jusqu’à la fin de mes jours pour ne les planter qu’à ma mort. » (M. Soleymanlou)

En 2013, il renverse et élargit tout à la fois ce qu’il avait bâti dans Un : il invite l’Autre, un autre, un Canadien « de la tribu des de souche », à créer Deux avec lui. C’est son ami d’enfance, Emmanuel Schwartz, qu’il invite sur la même voie. Ensemble ils convoquent leur passé, leurs proches pour s’attaquer aux préjugés avec lesquels ils ont dû composer toute leur vie.

Mani est-il toujours un Iranien ? Emmanuel est-il juif ou catholique ? Que veut dire «être quelque chose» ? Que veut dire «venir de quelque part» ? Qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? Identité et mémoire, oubli et perte de soi. Le miracle est de parvenir à en parler sans être ni péremptoire, ni pompeux. Plusieurs fois on rit aux éclats avec le reste de la salle, avant que les comédiens n’opèrent un virage à 90° pour repartir dans le drame ou le sérieux.

« Je voudrais qu’on soit tous les deux là, côte à côte, stressés mais fiers, déracinés et de souche. »  (M. Soleymanlou)

Enfin, en 2014, Mani Soleymanlou se laisse dépasser par sa propre création : quarante interprètes sont maintenant sur la scène et reprennent à leur compte ses questions sur l’identité.  Les personnages de la pièce de Mani sont des immigrants dans sa tête, qui débarquent dans son imaginaire et a qui il partage l’écriture lors des répétitions.

Trois a bénéficié, pour la France d’un nouveau casting, de plus de trente acteurs qui par leur performance, leurs dissonances, leurs parcours et la cacophonie de leurs récits, donnent à voir une idée de ce que c’est que d’essayer de se définir et de vivre ensemble en France. “Trois”, c’est faire le portrait impossible d’une société qui ne se regarde pas en face. C’est la tentative d’épuisement des débats qui nous agitent sans fin à l’apéro, en soirée ou ailleurs. La série de portraits qui se succèdent est bouleversante de justesse, tout autant que les scènes d’empoignade, de cour de récré, de débats sans fin qui rappelleront à plus d’un des fins de repas en famille ou entre amis.

« Je ne veux plus être un témoin passif de l’histoire violente des autres, mais prendre ma part de celle-ci. Intégrer à ma mémoire les souvenirs des autres. Mêmes ceux qu’on ne connaît pas, que l’on devine. » (extrait de Trois)

La mise en scène est excellente : certains choix sont vraiment faits avec à propos. La scène est occupée par 40 chaises sur lesquelles sont assis les acteurs, et lorsqu’elle se retrouve plongée dans le noir, ils disparaissent, avant que de loin en loin un téléphone ne s’allume, révélant un visage bleui, puis un second, et un autre. Le son des vidéos qu’ils regardent s’ajoute à cette scène saisissante : une dizaine de têtes fluorescentes qui brillent dans le noir. A certains moments on est dans la pantomime et le spectacle d’ombres chinoises.

Et à chaque fois on est emporté par la verve des comédiens. Celle des rôles principaux tout d’abord : Mani et Emmanuel changent d’accent et de langue comme de chemises. Ces deux là sont omniprésents dans “Un” et “Deux” puis s’effacent dans le dernier tiers de la pièce, au profit de la polyphonie turbulente de la troupe, lors du final explosif.

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Parler de tout, avec tout le monde.

C’est donc possible, parler de racisme en France.  Sans tomber dans des raccourcis faciles et en évitant les banalités bien pensantes. Cette pièce le fait. 40 personnes abordent frontalement ce qui ne va pas. Et emportent comme une vague leur public. Sans demander ni assentiment ni accord. On peut donc parler des attentats, et des failles qui séparent des pans entiers de la population française les uns des autres sans être simpliste et en musique ! Parler de politique en France sur une scène de théâtre sans que ce soit de l’invective. Parler d’immigration enfin. Avec humanité, en faisant rire sans tomber dans la farce et sans tomber dans le catalogue des clichés. Et au final ça donne un portrait de la diversité tel que je n’aurais pas cru possible qu’on puisse le dresser et ça fait beaucoup (beaucoup) réfléchir.

Trois précédé de Un et Deux réussit le prouesse de convoquer dans un même acte Michael Jackson et Mahmoud Ahmadinejad. Mani Soleymanlou démontre qu’on peut évoquer Adama Traoré, les bavures à la matraque, Charlie Hebdo et les scandales qui ont secoué l’actualité mais aussi le passé colonial de la France sans pour autant déclencher une émeute ni exprimer un point de vue dogmatique. Il n’y a plus qu’à applaudir et s’incliner. Nombreux sont les chantres de l’histoire globale qui vantent les mérites des comparaisons à l’échelle planétaire. C’est peut-être la leçon à tirer de cette pièce : c’est à l’aune de l’histoire terrible de l’Iran, mais aussi de celle du Canada, que la semaine dernière j’ai appris à mieux connaître ma France.

Pour tous ceux qui souhaiteraient voir par eux-même la pièce, elle migre de Saint-Denis à Paris et sera visible du 18 au 22 avril inclus au théâtre Chaillot. Courez-y !