Dans ma bulle – le point commun entre Diams et Donald Trump

Vous le savez sans doute déjà, vous vivez dans une bulle. Enfin, pour être pour précis, vous passez de bulle en bulle selon que vous soyez chez vous, au travail, entre amis, etc.

Mais dans l’ensemble, vous évoluez dans un contexte que vous vous êtes construit. Vous vous orientez vers des contenus, des moyens d’accéder à l’information qui sont conformes à vos opinions, et souvent à votre éducation. Pour être encore plus précis, vous êtes plus ou moins enfermés dans votre bulle.

A l’ère des réseaux sociaux, des portables qui gazouillent, de l’info à flux tendu et des fake news en veux-tu, en voilà, cette propension des individus à se cantonner à des médias qui valident leur avis et leur système de valeur porte un nom : ce sont les filter bubbles (“bulles filtrantes”) qu’Eli Pariser a théorisées dans un livre qui a fait grand bruit. Sa thèse est simple : notre façon de consommer l’information n’est pas homogène. Internet tend à isoler de plus en plus les individus en leur proposant des contenus “optimisés” correspondant à leurs attentes.

Certes, cette situation n’est pas nouvelle : pour prendre un exemple évident, les électeurs de Droite lisent la presse de droite et vice versa pour la Gauche. Les adversaires politiques se forgent ainsi une culture politique orientée à partir des mêmes infos, mais “cadrées” différemment.

Marx adore la Une de Libé.fr

Toutefois, la différence aujourd’hui tient en un facteur non négligeable : les algorithmes qui conditionnent nos clics et les liens, publicitaires ou non, qui s’affichent en marge de nos recherches et de nos pages web. Ayant pour objectif de susciter notre intérêt et de maximiser nos clics et notre temps de lecture, ils pré-sélectionnent les contenus annexes qui s’affichent sur nos écrans.

 

Aujourd’hui, “être dans sa bulle”, ça ne renvoie donc plus seulement à l’heure de la sieste propice aux rêveries des têtes en l’air, ou à la chanson de Diams dont on ne sait trop si elle fait du rap ou du RnB (prononcez “AïRainBee”).

 

Même si ça n’a l’air de rien, eh bien en fait ça pose un gros problème. Cette façon de cibler les contenus “jugés pertinents” (il faut comprendre par là “susceptibles de motiver l’internaute à cliquer”) pour les proposer “en priorité”, en fonction des habitudes des uns et des autres, conduit à censurer les contenus que les algorithmes auront jugés moins susceptibles de nous intéresser. Concrètement cela limite notre esprit critique en effaçant de notre vue les opinions contradictoires. Poussé à l’extrême cela nous conduirait sans doute à baigner dans un consensus factice et béat, à ne dialoguer qu’avec nos “amis” plus ou moins virtuels et avec ceux qui partagent nos avis et en évitant soigneusement les autres grâce à d’inamovibles oeillères numériques.

« Vous vous endoctrinez vous-même avec vos propres opinions. Vous ne réalisez pas que ce que vous voyez n’est qu’une partie du tableau. Et cela a des conséquences sur la démocratie : pour être un bon citoyen, il faut que vous puissiez vous mettre à la place des autres et avoir une vision d’ensemble. Si tout ce que vous voyez s’enracine dans votre propre identité, cela devient difficile, voire impossible. » — Eli Pariser

Le souci c’est que la contradiction comme le conflit sont des facteurs de progrès et d’émulation. Surtout ils constituent les moteurs mêmes de la démocratie, en suscitant le débat, en nous donnant d’innombrables occasions de nous forger un esprit critique. Or nous avons de plus en plus tendance à nous informer en ligne, au détriment de la presse écrite et des JT télévisés qui, pour sauver leurs audiences en chute libre, se tournent soit vers “l’infotainment”, soit vers l’info continue racoleuse qui se raconte elle-même à force de n’avoir rien à dire, quand elle ne se ridiculise pas en relayant des erreurs à trop privilégier le buzz au fact-checking.

Or, dans un contexte fortement politisé comme celui d’élections tel que connaît la France en ce moment, l’influence délétère des filter bubbles et des fake news devrait être l’une de nos préoccupations majeures. Car désormais, au sein des instances dirigeantes où des équipes qui entourent les aspirants leaders, la vérité est de plus en plus le cadet des soucis. L’important est de “donner l’impression” qu’on a raison, qu’on est convaincu, qu’on est le plus fort/capable/convaincant.

Ce n’est plus l’info mais le bruit qu’elle fait qui compte désormais.

Par ailleurs, si d’une part des algorithmes limitent l’horizon des informations auxquelles on a accès et de l’autre, les médias et personnalités qui “font” l’information, font de moins en moins cas de valeurs telles que l’éthique ou l’honnêteté. Il y a de quoi légitimement s’inquiéter, car il s’agit de phénomènes contre lesquels un individu a extrêmement peu de moyens. D’autant plus qu’à l’échelle des médias par exemple, les solutions privilégiant le fact-checking, confrontant les fake news à la réalité, souffrent d’un déficit d’audience face aux buzz régulièrement généré par des personnalités comme Donald Trump.

L’homme le puissant du monde, communiquant une info essentielle

Il est difficile de savoir comment évoluera la sphère médiatique face à des personnalités de cet acabit, disposant d’un pouvoir tant politique qu’économique, et qui court-circuitent les canaux traditionnels d’information ‒ les journalistes, jugés trop critiques ‒ au profit de moyens de communication plus directs et immédiats (Twitter dans le cas de Trump).

Les journalistes se sont toujours vus comme un quatrième pouvoir cultivant une indépendance qui dans bien des cas n’était que de façade. Il n’en demeurait pas moins qu’un respect et une crainte mutuels existaient entre les journalistes et les hommes/femmes politiques, ces derniers gardant à l’esprit que les scandales n’ont jamais été propices aux longues carrières ‒ François Fillon et Bill Clinton peuvent en témoigner. Ce n’est désormais plus le cas aux USA comme en Europe. Trump a boycotté le dernier dîner annuel des correspondants à la Maison Blanche, entérinant son divorce avec les médias qui fustigent chacune de ses erreurs. A contrario, Breitbart News qui relayait chacune de ses assertions, vraies ou fausses, et véritable base arrière des fans de Trump a vu son PDG devenir l’homme fort de la Maison Blanche après l’élection.

C’est un peu la même logique de “choisis ton camp” qui a prévalu lors de la reprise en main plus que brutale de la chaîne Canal + par Vincent Bolloré, très proche de Nicolas Sarkozy. Les émissions les plus critiques ‒ et jusque là indépendantes de la chaîne cryptée ‒ ont été mises au pas, qu’il s’agisse des historiques Guignols ou du Grand et du Petit Journal, expurgés l’un et l’autre de tout contenu critique. La fadeur des émissions proposées en remplacement remise l’esprit Canal, provocateur et frondeur, aux oubliettes.

D’autres sont pourtant parvenus à ne pas sacrifier leur esprit critique sur l’autel des pressions politiques ou de la chasse à l’audimat. Alors même qu’ils s’interrogeaient sur la manière de réagir à l’irruption de Trump à Washington, éventualité qu’ils avaient auparavant considérée comme inenvisageable et hilarante, les médias américains prouvent que l’on peut toujours être drôle, impertinent et demeurer pertinent. Des journalistes et présentateurs comme Jimmy Fallon, John Oliver ou Stephen Colbert parviennent à tirer leur épingle du jeu et à chroniquer l’ère Trump, chacun dans un sillon qui lui est propre, du plus incisif au plus léger.

Mais le problème éternel de l’infotainment, c’est qu’il est difficile de concilier traitement rigoureux de l’information et divertissement, de ne pas succomber au raccourci déformant de l’actualité au profit d’une vanne plus ou moins bonne. Lorsqu’on est face à un gouvernement qui lui-même méprise les faits au moyen d’alternative facts et place toute son action sous une lentille déformant la réalité, ce problème prend une nouvelle ampleur.

Bref, l’offre en matière d’information évolue et s’adapte. Aujourd’hui il existe des dizaines de façon d’accéder au savoir, de suivre les nouvelles du jour, de s’intéresser à ci ou à ça. Certains d’entre nous sont plus au fait de l’actu américaine que de ce qui se passe en France. D’autres se cantonnent à un domaine (qu’il s’agisse du sport ou des infos locales) et ignorent tout le reste. Et surtout, désormais, nous grapillons les news de façon parcellaire. Nous voyons passer un gros titre relayé par un ami sur Facebook. Une vidéo fait le buzz ailleurs. Un article attire notre attention avant qu’on ne clique sur le premier lien venu et qu’on ne se retrouve à découvrir quelque chose qui a peu ou rien à voir avec l’info initiale. Cette expérience que nous faisons via nos écrans (ordis et téléphones) est personnalisable : on s’abonne à des flux, on suit telle ou telle personnalité, on est prévenu de la publication d’un podcast, une notification nous alerte en cas de flash, etc. Nos bulles informationnelles sont de plus en plus attirantes, confortables, uniques et conformes à nos attentes.

C’est à la fois formidable, efficace, satisfaisant… et terrifiant.
Car on sort de moins en moins des sentiers battus.
On laisse de moins en moins de place à la surprise.

On donne de plus en plus de matière aux algorithmes, qui disposent à chaque connexion d’un portrait plus fin de nous, d’une connaissance plus fine de nos relations, de notre façon de nous exprimer, de notre temps d’attention et de réaction. Et de ce fait, les contenus, y compris publicitaires qui nous sont proposés, sont de plus en plus appropriés. Il faut presque se faire violence pour sortir des habitudes que nous avons forgées et qui façonnent “à notre image” une zone de confort numérique dont on est peu enclin à sortir.

L’élection présidentielle française en est une excellente illustration : celle-ci a eu lieu fin avril 2017, mais on peut considérer que la campagne avait démarré dès la Toussaint 2016, avec la primaire des Républicains, suivie de celle du PS. Deux partis que les électeurs ont fait ensuite bouler, sanctionnant leurs bilans respectifs lorsqu’ils ont eu les rênes du pouvoir en mains. La campagne fut agitée par de très nombreux scandales et notamment le PenelopeGate. Eh bien concernant cette affaire justement, les filter bubbles opèrent à plein régime.

A partir de là il est utile de jeter un oeil à cet article qui illustre à quel point la même information, selon le média qui la traite, sera développée puis reprise différemment par les individus de tel ou tel bord politique. Chaque groupe selon ses objectifs, chaque parti selon la stratégie déterminée par ses instances, focalise le regard sur une ou plusieurs approches qui sont relayées sur les réseaux sociaux. Autrement dit, le matériau relativement neutre d’une news est coloré par les prescripteurs, personnes d’influence et les médias qui leur sont affiliés. Cette coloration de l’info infuse ensuite nos bulles informationnelles via nos abonnements, nos fils Twitter et la mécanique bien huilée des réseaux sociaux.

J’ai fait passer un petit sondage sur ma page Facebook pour connaître les canaux par lesquels mes amis s’informent. Première information : sur 30 réponse, 29 consultent des sites d’information plusieurs fois par jour. Le principal moyen d’accéder à une nouvelle et à un article sont les réseaux sociaux, ensuite ce sont les recherches personnelles. Nos pairs façonnent donc plus notre vision de l’actualité que notre curiosité propre.

Les podcasts sont un moyen de s’informer pour un tiers des participants, tandis que Youtube et les chaînes de vulgarisation restent peu plébiscitées. Au rayon des sites d’information, j’avais proposé plusieurs possibilités : c’est Le Monde qui arrive largement en tête, suivi de Mediapart et de Libération.

 

Cependant, en relisant ces résultats, j’ai réalisé que les propositions que j’avais faites concernant les sites d’information étaient justement un reflet fidèle de ma bulle à moi. Ainsi, la liste des médias d’information que je proposais était la suivante : Le Monde, Mediapart, Libération, Un site d’information régional (ex: LaProvence / FranceAntilles), Rue89, Slate, Le Figaro, Le Parisien, Les Inrocks, La Croix, Vice, Buzzfeed, des sites sportifs, L’Humanité. Il n’y avait aucun des médias cités par l’article sur le penelopegate, comme des médias pro-Macron par exemple (La Dépêche, Le temps, 24 matin), ou un seul des médias pro-Fillon (le Figaro mais pas les deux autres, Valeurs Actuelles et BFMTV), et bien sûr aucun des relais d’information pro-FN (notamment le tristement célèbre fdesouche).

La principale leçon du sondage pour moi aura sans doute été celle-ci : c’est une chose de prendre conscience de la bulle dans laquelle on évolue… c’en est une autre d’en sortir !