La Chapelle Eightine

Il est des face-à-face à la symbolique écrasante. Celui-là a lieu le 21 mai 2017, à la sortie du métro La Chapelle, Paris 18.  Une jeune femme brandée Femen (cheveu sauvage et lettres capitales) transmet un message aux badauds, le corps annoté d’un « JE NE DISPARAITRAI PAS ». Tradition oblige, elle se campe là torse nu, regard perdu dans le lointain, comme absorbée par sa destinée céleste. Elle a fait le déplacement aujourd’hui depuis son 17e ever-chic arrondissement pour tomber le pull en soutien à une pétition adressée à Emmanuel Macron : « La Chapelle & Pajol : Les femmes, espèce en voie de disparition au cœur de Paris ».

Empathie VS tétons-vitre teintée

Juste en face d’elle, sur le trottoir, un jeune migrant Érythréen la regarde. Il la regarde, ELLE. Il ne comprend rien de ce qu’est venue dire cette dame, ni pourquoi il lui manque la moitié des habits. Il la regarde, ELLE. Il a juste compris qu’elle a un problème, une source de mécontentement. Les sourcils froncés, l’œil inquiet, il sonde la situation. Planté là depuis plusieurs minutes, il cherche le regard de l’âme en détresse. Des regards masculins qui sentent le cul, j’en ai vus. Mais le sien n’est pas de ceux-là. Sa posture à lui indique une empathie absolue, il la soutient du regard, mais il attendra en vain l’occasion de lui signifier ce soutien (oui, au bout de deux fois ça devient bien un mauvais jeu de mots) : elle n’orientera vers lui que des tétons rigides et réifiés.

Ce face-à-face stérile, encart publicitaire vs miroir de l’âme, m’a heurtée en pleine face, moi qui observais la scène dans le fourmillement de la Chapelle, côté journalistes-à-happening. Car de mon point de vue, les actions des Femen sont bien des happenings pour journalistes, sortes de performances artistiques à la scénographie pauvrissime, redondantes et stériles. Non, je ne les aime guère, ces jeunes femmes au féminisme réac et opportuniste. Mais en l’occurrence, toute considération personnelle mise à part, il faut dire que c’était une performance foutrement réussie. Transformer son torse nu en un regard aussi froid et indifférent qu’un mur de Berlin en 1965, belle perf’. Les tétons-vitre teintée, vraiment, chapeau.

C’est là que j’ai été assaillie par une flopée de « et si ». Et si elle avait baissé les yeux vers ce mortel qu’elle mettait collatéralement en cause ? Aurait-elle vu l’humanité du jeune homme dans son regard avant ou après avoir considéré son sexe ? Et si l’Erythréen s’était mis torse-nu, « JE NE DISPARAITRAI PAS » affiché sur le corps, l’ironie du sort serait-elle venue en personne lui serrer la main sous les flashs des photo-reporters ?  Et si je n’étais qu’une « fasciste de gauche » attirée par une lueur d’humanité imaginaire ? Pour survivre à mes questionnements, je pris une décision radicale : je passerais les heures suivantes à arpenter le quartier de La Chapelle – Pajol pour affronter ma condition d’espèce en voie de disparition. Peut-être ainsi découvrirais-je les véritables urgences de l’accomplissement de ma vie de femme. Tout bénef, alors en route pour l’aventure.

En immersion dans « la meute »

Il fait beau, la température est montée d’un cran. C’est donc relativement peu couvert que mon corps résolument féminin m’accompagnera dans ce quartier aux femmes interdites. Autant y aller carrément, me dis-je.  Cheveu au vent et œil de biche, je m’élance. Au bout de 10 mètres, 1er constat : c’est quand même bien sale. Ben oui, c’est sale. C’est crade, ça pue. Déchets, crachats, déjections et compagnie. Ça me rappelle quelque chose, tiens… Ah, oui ! La misère. La misère, ça sent pas bon. Quand t’as pas de gogues à disposition, tu fais dans la rue.

Il ne fait pas bon être migrant dans la capitale.

Ah bah oui ma bonne dame, les déjections humaines c’est un peu plus odorant que celles de ton chien. De chiens, justement, je crois qu’il en est question. Assemblés en meutes, ils aboient en multilingue. Pas des aboiements tellement enjaillés, non. Népalais, Éthiopiens, Syriens… Ces belles bêtes de concours aboient ma foi une certaine détresse.  Ils écoutent leurs plaintes respectives et s’entrelêchent les plaies. La meute est probablement la raison principale de leur survie. Alors oui, j’ai droit à un coup d’œil discret qui s’égare, mais tous ceux-là ont clairement mieux à foutre que de me chasser du quartier ou me dévorer. Leur condition animale avait été clairement établie lors des rafles de juin 2015, quand Paris avait décidé de les priver de leur emplacement de choix « tente Quechua sous métro aérien au cœur du quartier la Chapelle » et de les bouter hors de ses murs. Du coup, moi qui adore mater Discovery Channel, je me poste en observation d’un groupe d’une dizaine d’individus au profil ouest-africain. Au bout de 10 minutes d’échange animé, le mâle alpha tape dans ses mains. Visiblement, c’est l’heure. Mais de quoi ?

Le groupe se met en route, je décide de les suivre. Les 20 000 signataires de la pétition les ayant signalés comme des prédateurs, j’effectue 100 mètres de filature en tenant compte du sens du vent pour ne pas être repérée. Je risque gros. À l’angle de Marx Dormoy, tous s’engouffrent dans un fast-food à la devanture rouge. Une tanière. Je réunis ma bravoure de femme et pénètre dans l’établissement, prête à affronter une centaine de paire d’yeux rivés sur moi, l’intruse ultime, la proie suicidaire. Et là, ô stupéfaction, mon entrée passe absolument inaperçue. Moi, en revanche, je reste figée, comme frappée par la foudre. Là, devant moi, en photo au-dessus du  comptoir, se dresse l’icône ultime : un cheese naan-kebab géant. La beauté stupéfiante de cette apparition me subjugue, et je comprends que les pas de ces bergers m’ont menée dans le saint des saints. Ce kebab emmailloté entre le bœuf et le naan… c’est bien elle, c’est la fameuse Chapelle Eightine.

La Chapelle Eightine, naan-kebab et leçon d’humanité

Partout autour de moi, des hommes sont regroupés autour des grandes tablées du fast-food. Ils ont laissé au vestiaire leur costume de chiens. Graves, studieux, stylo à la main, ils remplissent des formulaires, rédigent des missives. Par-ci, par-là, une femme préside une tablée. Elle se penche sur une feuille, et telle une bonne fée, apporte des corrections. Nous sommes 4 femmes en ce lieu. Toutes les 4 en train de chill dans cette Chapelle. Je m’approche d’une tablée et je salue. La femme et les 3 hommes Afghans assis là me répondent, un sourire radieux dans le fond des yeux. Anticipant ma question, un jeune, très jeune homme afghan m’explique que c’est la madame des papiers. Son français étant encore frêle, la madame des papiers poursuit. Elle fait partie d’une association d’aide aux réfugiés. 5 fois par semaine, elle vient en ce lieu aider des groupes d’Afghans à remplir de la paperasse et les introduit aux rudiments de la culture locale. Ils la regardent comme une lumière dans la nuit. Une petite chose m’intrigue cependant. Le fast-food est bondé. Sur les tables, nulle barquette, nulle canette, mais une multitude de gobelets fumants. Je jette un œil vers le comptoir. Un immense thermos y est posé, comme le corps fumant du Christ. Les fidèles se succèdent pour se servir des tasses de thé. Chaud. Gratuit. À la disposition de ces Népalais, Sri-lankais, Syriens, Afghans, Irakiens, Soudanais, Ethiopiens, Kurdes, tous unis par le thé à La Chapelle, 18e.

Pour rappel, Paris est cet endroit où il faut payer pour avoir le droit de pisser dans un bistro immonde. Paris est cette ville où, même si tu viens de te faire arracher la jambe par une voiture, tu dois consommer pour t’asseoir en terrasse. Paris est cette ville où, quand une vieille peau blanche rongée par la peur de l’autre déverse son fiel sur une caissière noire, tout le monde attend gentiment dans la file qu’elle termine son vomi gratuit et haineux. Paris est cette ville où le quota des frotteurs dans les transports publics voit sa balance pencher sérieusement dans le caucasien demeuré à sandales et cheveux gras. Paris est cette ville où une majorité gentrifiée veut s’accrocher à ses privilèges et rebouter les crasseux. Mais Paris, je l’aime. Alors j’ai payé mon naan-kebab au comptoir, souri de toute ma gratitude au monsieur, et je suis sortie manger mon petit jésus en culotte de velours sur le pavé de La Chapelle, où les seringues mortes se ramassaient jadis à la pelle, et où ma face d’espèce en danger venait de prendre une leçon d’humanité.

 

Image de couverture copyright Le Parisien