Les vertus de la honte

Il y a quelques moments dans la vie, quelques situations particulières, perdues entre l’inconscient et la mémoire qui structurent malgré soi la personne que l’on est aujourd’hui, notre vision du monde, du bien et du mal, de l’attitude à avoir avec son prochain. Quelques échanges ou journées clés où la honte nous habite et qui deviennent en quelques sortes le Nord magnétique de notre compas moral.

La honte quand j’ai été un voleur

Je devais avoir un peu plus d’une dizaine d’années. C’était les grandes vacances. Je m’en rappelle car les flamboyants étaient en fleurs et les mangues fil du jardin de ma grand-mère dans la campagne de Baie-Mahault, pendaient par grappes et jonchaient le sol, donnant aux après midi des parfums sucrés et alcoolisés.

Ma grand mère m’envoie faire deux courses à l’épicerie du coin. En quittant la cuisine, j’aperçois une pièce de 10 francs abandonnée sur le buffet. Il était aux alentours de 16h, le soleil était juste assez chaud pour que je savoure un frozen, mais pas assez pour qu’il me fonde entre les doigts. Rapide calcul : mamie m’a donné la somme juste pour les courses dont elle a besoin et de toute façon, elle recompte toujours sa monnaie (je crois qu’elle tient ça de l’époque où elle avait sa boutique au Raizet). Et de toute façon si j’achète un floup à la première épicerie, je n’aurai pas le temps de le finir avant de rentrer : « Mamie, si y’a pas je fais quoi ? Je vais chez Vénus ? » Réponse positive. J’ai l’excuse, les 10 francs ont l’air oubliés là, comme le nom de cet acteur qui partage l’écran avec Mel Gibson dans l’Arme Fatale ou la table de 7 un vendredi après-midi au primaire. Je prends la liste, la pièce et l’argent de ma grand mère, direction Vénus.

La boutique était à environ 20 minutes de marche pour un adulte, disons 35 pour un enfant. J’y arrive, fais les courses de ma grand mère, me prends un frozen, un floup citron et un petit pain natté à la boulangerie à côté. C’était le temps où les floups et les frozens coûtaient 2 francs 50 et où la boulangerie de Vénus faisait, à mes yeux, le meilleur pain de mon petit monde (une pensée émue, en passant, à ceux qui ont connu le pain à boules de Saint-Félix, l’autre meilleur pain de mon petit monde à l’époque… mais je m’égare). Avec le recul, ce floup, ce frozen et ce pain natté, peut être parce qu’ils avaient le goût de l’interdit, m’ont paru sur le moment être les meilleurs du monde. Mais ça n’a pas duré.

Je suis donc revenu une heure plus tard, le ventre plein de sucre, lèvres collantes et bouche close. Ma mère était arrivée entre temps. Je la trouvai assise sur la véranda avec mamie et son aide ménagère dont le nom ne me revient plus : « Samuel, as-tu vu une pièce de 10 francs sur le buffet ? ». Je n’ai jamais vraiment su mentir. Même encore aujourd’hui aux filles que j’essaie d’attirer ou de retenir dans mon lit. J’avouai les faits sur le champ. La pièce était celle de l’assistante ménagère, pour prendre le bus à la fin de son service. Je me rappelle encore de la déception dans le regard de ma maman et de ma mamie lorsque j’ai reconnu les faits. Je me souviens encore avec plus d’acuité la honte que j’ai ressenti lorsque la punition me fût infligée : tout le reste de la journée et celle qui suivit, je dus porter un écriteau au cou, avec écrit quelque chose comme : « J’ai pris quelque chose qui ne m’appartenait pas, je suis un voleur ».  Le plaisir du frozen, l’excitation ressentie dans l’interdit étaient sans commune mesure avec la honte ressentie devant la famille, les cousins et les gens de passage. Ma carrière de mastermind du crime s’arrêta aussi brutalement qu’elle avait commencé et, de ma vie, je ne me suis plus jamais approprié quelque chose qui ne m’appartenait pas.

La honte quand j’ai été un pervers

Quelques années plus tard, j’étais en troisième ou en quatrième, je ne sais plus. Assis au premier rang, c’est la fin du cours d’Anglais. J’étais à cette période maudite de la vie où les hormones se mélangent au désir d’appartenir au groupe, d’être cool et de plaire aux filles. Trois ingrédients qui à l’époque étaient à la source de bien mauvaises décisions. Le dernier des trois aujourd’hui encore. Il y avait cette fille, Anna, certainement l’une des plus jolies filles du collège, assurément la plus jolie de la classe. Bon j’avais un énorme crush pour elle donc je n’étais peut-être pas objectif. Toujours est-il que déjà campé dans mon rôle de gentil garçon, limite geek, flanqué d’un cartable rectangle (ouais comme au primaire, l’adolescence pour moi n’a pas été une partie de plaisir) et pas le plus grand sportif du lot, capter son attention était définitivement hors de mes capacités. J’avais observé depuis longtemps le comportement de mes congénères mâles envers le sexe opposé : rustres, machos, mains baladeuses et sous-entendus grivois (pour les plus fins). Les filles n’avaient pas l’air plus offusquées que ça, du moins me semblait-il.

Anna donc, effaçait le tableau, juste devant moi. Les mouvements de ses bras faisaient trembler son cul en face de moi, assis à ma table. Elle leva le bras pour atteindre les inscriptions en haut du tableau, entraînant son t-shirt avec elle, découvrant quelques centimètres de peau et le haut de son string qui dépassait de son taille-basse (qu’elle a été formidable cette mode du taille-basse). C’était le moment de faire mon move. Plein de confiance, j’avançai ma main près de ses fesses avant de leur adresser une caresse. Mon geste n’a pas eu l’effet escompté. Folle de rage, elle se retourna, saisit l’éponge pleine d’eau et la pressa au dessus de ma tête en me traitant de « sale pervers ». Le tout devant l’ensemble de la classe qui s’apprêtait à sortir. Grand moment de solitude. Grand moment de honte surtout. J’ai appris que dans ces moments-là, il faut y aller franchement et leur foutre une claque au cul. Au moins ça aurait plus de panache qu’une caresse timide, quitte à se faire humilier devant la classe. Bon je déconne, j’ai surtout appris que le corps d’une femme n’est pas un bien public et qu’y toucher sans consentement n’était pas une chose à faire. Plus tard j’apprendrai qu’avec consentement, y toucher est définitivement quelque chose à faire.

La honte quand j’ai été homophobe

Jeune adulte vivant à Paris, je profite des premiers jours de l’été avec cette fille que je viens de rencontrer et de qui je commence à tomber vraiment amoureux. Nous buvons un café alors que j’ai les yeux plongés dans son décolleté, suivant la trajectoire des minuscules gouttes de sueur qui perlent de son cou à la ligne entre ses seins. Nous discutons de la vie, des choses de l’existence et autres sujets que les poètes qui ne savent pas mentir utilisent pour séduire. Puis vint un moment où nous abordons la question de la sexualité. Elle m’avait déjà fait comprendre que sa sexualité à elle était différente de la mienne, que garçons et filles l’attiraient à parts égales. Information que mon cerveau de garçon élevé dans une famille chrétienne pratiquante a simplement requalifié en exotisme, ou en quelque chose qui passerait. Ouais je sais, j’ai été un connard bien avant de devenir quelqu’un d’à peu près fréquentable.

Et je ne sais plus comment, ni pourquoi j’en suis arrivé là, mais me voilà qui me lance dans une diatribe contre les homosexuels, qui ne seraient pas des gens normaux, qui seraient contre-nature et tout le tintouin. Je me demande même si je ne leur ai pas promis les flammes divines en rétribution de leur vie de pécheurs. Tout cela, en regardant son visage se décomposer avant qu’elle n’éclate en sanglots. Mes certitudes et mon arrogance m’avaient conduit à blesser quelqu’un que j’estimais et pour qui je nourrissais des sentiments profonds. J’ai eu honte. Honte comme jamais auparavant. J’étais tombé brutalement de mon piédestal moralisateur pour me questionner en tant qu’humain face à un autre être humain, quelqu’un dont je venais de cracher sur l’identité. Je me suis senti comme une merde. Bon j’étais quand même un peu une merde sur le moment.

J’ai appris de cette expérience, la tolérance, la remise en question de mes certitudes et surtout à fermer ma grande gueule avant de dire de la merde… parfois (sans doute l’un des enseignements les plus précieux dans ma vie).

Ces épisodes de honte publique ou privée, sous différentes formes, pour différentes raisons,  m’ont appris beaucoup et ont fait de moi une meilleure personne, enfin j’espère. Ne serait-ce que pour éviter de ressentir à nouveau ce noeud dans l’estomac et cette envie de disparaître de la surface de la terre. J’ai eu dans ma vie d’autres moments de honte, qui m’ont appris d’autres choses importantes, mais je ne suis pas prêt à les exposer au grand jour. D’abord parce qu’ils ne sont pas du tout glorieux et que je tiens un minimum à ma street crédibilité et ensuite parce que ma maman lis ces lignes de temps en temps et qu’elle n’a pas besoin de savoir toutes les conneries que j’ai pu faire ou les situations gênantes qui en ont découlé.

Valls, Dupont-Aignan, Le Pen, Fillon et les autres…

La campagne présidentielle est enfin terminée, le peuple Français a élu son nouveau roi et déjà, on lorgne vers les législatives. De mémoire de moi, ce fût la campagne la plus dégueulasse et la plus absurde de la Ve République. Il y a pu en avoir d’autres, mais de mémoire de moi, celle là est la pire.

Un ancien premier ministre, candidat à la plus haute fonction de la nation est suspecté très sérieusement d’avoir fourni des emplois fictifs à sa femme et ses enfants. S’en est suivie une défense rocambolesque, où on a vu François #RendsLargent Fillon assurer qu’il se retirerait s’il était mis en examen, puis se maintenir une fois la mise en examen effective, sous prétexte de défendre les intérêts de la nation. Avec le résultat que l’on connaît.

Mais François #RendsLargent Fillon n’est pas le seul à s’être illustré avec des affaires. Au bout du spectre politique, c’est Marine Le Pen, candidate de l’Extrême Droite, adversaire farouche de l’Europe et de ses Institutions qui s’est retrouvée avec elle aussi une affaire d’emplois fictifs au cul, mais cette fois, tenez vous bien… au PARLEMENT EUROPÉEN. Ouaip. Au calme, tranquillement, sans pression. Moi je dis panache !

Les histoires de vol de thunes n’ont pas été les seules à contribuer à la remise en question du sens moral de nos hommes politiques. Nicolas Dupont-Aignant (il a horreur qu’on fasse la liaison), président du parti Debout la France aurait mieux fait de rester coucher le jour où entre les deux tours il a décidé de rallier Marine Le Pen, en contradiction totale avec ses positions passées. Mais bon, Paris vaut bien une messe et un poste de premier ministre, quelques compromissions manifestement.

La Gauche n’est pas en reste niveau retournement de chemise. Enfin la Gauche, ce qui reste du Parti Socialiste. Manuel plus-de-White-à-l’écran Valls est à remercier d’ailleurs, pour ces deux faits. Après avoir joué les Iznogood auprès du bon Vizir Hollande (aviez-vous d’ailleurs remarqué leur ressemblance respective frappante avec ces deux personnages ? nan  y’a que moi ? Tant pis !), Manu dit Blanco s’est fait battre par Hamon à la primaire socialiste. Et au lieu de suivre la charte signée sur l’honneur, indiquant que les candidats battus devaient se regrouper derrière le candidat choisi par les militants et sympathisants du PS, l’homme qui préférerait une image monochrome de sa ville, a apporté son soutien à Macron, qui a eu assez de tact pour choisir « maison d’hôtes » au lieu « d’auberge espagnole » quand il a s’agit de préciser le type d’établissement qu’il ne souhaitait pas ouvrir, en réponse à l’appel du pied de l’ancien Premier Ministre. Le cas de Manuel 49.3 Valls (ouais il en a fait assez pour avoir droit à plusieurs surnoms) est d’ailleurs fascinant, parce qu’à l’instar du chien dans les Trois Frères, il s’est fait shooter comme une merde en public, mais n’a pas tardé à revenir à la charge. Dernière humiliation en date, la réception plus que fraîche (doux euphémisme) de son ralliement à la République en Marche pour les Législatives par Macron et ses équipes. Réception si fraîche et si humiliante qu’il déclare que Hollande et Macron sont méchants avec lui.

Cette scène me fait toujours marrer et je sais que la comparaison avec Valls est limite outrageante, mais ça me fait encore plus marrer et il l’a quand même un peu cherché Judas Valls.

Bref, la clique mentionnée plus haut n’est pas la seule durant ces derniers mois a n’avoir fait preuve d’aucune honte dans leurs comportements. Hommes politiques et presse nous ont nous ont peint une image laide de la société Française ces derniers temps, à coup de déclarations et de unes stigmatisant à la pelle, les étrangers, les musulmans, les immigrés, les pauvres, les homosexuels etc. Comme si, ces gens échappaient à ce sentiment que je croyais pourtant partagé par l’humanité.

Je ne peux m’empêcher de me dire que s’ils en avaient éprouvé, celle que l’on ressent quand on est pris la main dans le sac, ou celle que l’on ressent lorsqu’on porte atteinte à l’intégrité d’un individu ou d’une communauté, leur compas moral ne servirait pas de ventilateur un jour de canicule. Il leur aurait peut-être fallu un écriteau au cou à eux aussi, ou une éponge pressée sur la tête pour aider à le calibrer. Mais voilà, ces gens n’ont manifestement pas honte. Comme s’ils manquaient de cette conscience de soi qui aide à différencier le Bien du Mal. En ce qui me concerne, quelqu’un qui est incapable de ressentir la honte, ou qui maintient son comportement malgré tout est quelqu’un de dangereux, parce que libéré de toute morale. Ce n’est pas ce type de personnes que l’on souhaite voir à la tête d’un Etat. Et leurs échecs respectifs à l’élection nous le confirment.

En Guadeloupe, nous avons cette expression en créole “Gran nonm pa ka wont” qui peut se traduire par les « les grandes personnes n’ont pas honte » ou, je préfère dans notre cas « les Grands Hommes n’ont pas honte »; et je me dis qu’en fait, peut-être le devraient-ils.