Mortadelle et physique quantique (et ta sœur, Uber)

Cher ami des Internets, je te demande pardon d’entrée de jeu pour cette ruse à deux balles.  Je te le dis sans détour : il ne va être question ici ni de charcuterie dégueulasse ni de quantum. Tu sens le poignard entre tes omoplates et je sais, ça pique…  Mais, madame, monsieur, j’ai fait ça pour avoir ton ATTENTION.

Je te demande de l’attention, parce que ce dont je viens te parler te concerne toi, ton chat, ta tante, ton comptable… et ta sœur, Uber. Mais ce n’est pas non plus pour faire passer un message philanthropique, make no mistake.  Je veux de l’attention parce que ça devient une denrée rare, un peu comme l’eau, le pétrole et le miel. Un peu comme les pucelles rue Saint-Denis ou Gwyneth Paltrow dans une boucherie. C’est tellement rare et que la nouvelle règle d’or mondiale est de ne jamais demander plus de 3 minutes d’attention à quiconque sur le web. Donc là, l’idée va être de se gaver. Je dirais même que t’es pas à l’abri d’en avoir pour un KARRDR.

AVANT, c’était mieux , le temps se mesurait autrement.  Nous nous brossions les dents pendant 3 minutes, nous en passions 10 à composer un numéro  sur un cadran téléphonique rotatif, nous mettions 1 semaine à télécharger entièrement le dernier son des Destiny’s Child…  Bref, nous avions tout notre temps. Dans ce même avant, une marque de voiture losangulaire avait pris pour merveilleux slogan : « Le luxe, c’est l’espace ».  Erreur. C’était le temps. Renault était, comme souvent, juste à côté de la plaque (une plaque Dacia).

Depuis, un tour de passe-passe phénoménal s’est joué sous nos yeux en loucedé. Toutes ces choses qui pouvaient prendre des plombes se sont automatisées et accélérées via un petit artefact ma foi fort sympa : le smartphone. L’engin, malin, a su combiner l’exploit de compresser le temps que prenait chacune de nos tâches du quotidien et de nous pomper en parallèle TOUT notre temps. Elles étaient quoi, avant, ces heures de social-networking ? Elles étaient quoi, avant, ces heures de Candy-Crushing ? On les remplissait comment ? Élément de réponse unique : on ne sait plus bien. Une chose est sûre : ce qu’on faisait à la place ne faisait pas nécessairement gagner de l’argent à quelqu’un. Alors que maintenant, toutes ces activités que l’on pratique à longueur de journée via ce tout petit écran tactile font gagner de la thune à ceux qui sont en marche avec le monde.

Et toi, là-dedans, tu en es où ? Si tu fais partie de la classe ouvrière, tu es fini. Tu es même post-fini. Le monde t’a déposé il y a deux siècles, tu n’existes plus. Mais tu le sais pertinemment, donc je ne m’attarderai pas sur le dommage collatéral de l’air du temps que tu es. S’il n’y a plus de classe ouvrière, on met qui à la place ? Là, je vais demander aux petits anges dans le ciel azur d’entamer leur symphonie céleste, et de déposer chérubinement sur la terre des Hommes, dans une poussière de paillettes, l’auto-entrepreneur.

Rebaptisé « micro-entrepreneur » depuis peu, ce statut participe de ce que l’on appelle la Gig Economy, ou Économie de Jobeurs en bon français – mais ça claque moins, un peu comme hashtag et mot-dièse.  Cette économie, qui a permis l’éclosion des nouveaux géants de la plateforme que sont Task Rabbit, Airbnb et Uber, est désormais numéro un de l’univers – occidental car l’univers a un nombril.  30 % de freelanceurs aujourd’hui aux États-Unis, contre 6% dans les années 90, c’est quand même parlant. Mais être freelance, ça veut dire être un tout petit maillon isolé. Ça revient souvent à se compter les poils en attendant d’être payé, parce qu’on n’impressionne personne. Je sais de quoi je parle, je fais partie de la tribu trop tendance des nomades digitals, un genre de SDF de luxe. Nous avons d’ailleurs depuis fin 2016 notre premier syndicat à New York, le Freelance isn’t free movement. Et tout cela veut dire qu’en termes d’acquis sociaux, on doit repartir à zéro.

La retraite, on sait déjà tous qu’on peut s’asseoir dessus. Mais on sait moins que le reste aussi. On ne vous en veut pas, ô générations actives des années 80-90, vous qui vous êtes gavées. On a bien compris que tout ça était une sombre et cyclique question de timing. Seulement, notre horizon nous dit qu’il faudra aussi bien s’asseoir sur la CAF, la Sécu et le reste. Et vous savez pourquoi ? Pour la raison suivante.

Nous avons tous entendu, à droite comme à gauche, s’élever des voix  brandissant l’étendard du revenu universel (les anges vous pouvez refaire l’entrée en trompette merci).  Le principe, grossièrement, est de verser le même revenu de base mensuel à tous les citoyens sans condition particulière. Inconditionnel, individuel, automatique et permanent. Un peu comme Noël tous les jours. Grosso modo, on te dit que si t’as envie de rien glander dans la vie, tu peux. Tu  crois pas que c’est un peu gros, non ? Marine Le Pen « réfléchit » à l’adoption de cette solution, Hamon l’a incluse à son programme, et François Fillon l’a même testée sur sa Pénélope de femme. Notre futur président Macron s’y oppose, et a déclaré à ce sujet : « Je m’oppose à un projet qui fait la promesse à chacun de vivre de l’oisiveté subie ou choisie. » Un peu que ça te gêne, Manu. L’oisiveté, la paresse, ça fait tâche d’huile dans la croissance.

Le grandiose Kazimir Malevitch, qui a notamment peint l’inénarrable « Carré blanc sur fond blanc« , pièce maîtresse de l’onanisme pictural, a offert au monde un essai scandaleusement actuel et pertinent intitulé « La Paresse comme vérité effective de l’homme ». Selon lui, on nous a inculqué l’idée que la paresse est la mère de tous les vices pour qu’en bonne fourmis de la croissance, nous croyions que notre existence n’a de sens que si elle sert le système du capital.  La paresse ici ne consiste bien sûr pas à ne rien faire, mais à sortir de l’obsession de la productivité à travers des activités qui ne rapportent rien. D’où les réserves de notre systémique Macron. Nos deux systèmes antagonistes et non moins dysfonctionnels que sont le capitalisme et le socialisme ont réussi à se mettre d’accord sur une chose : la grande loi qui stipule que celui qui ne travaille pas ne mange pas. Un certain Aimé Césaire avait un jour ouvert une brèche en déclarant : « la Révolution se fera au nom du pain, bien sûr; mais aussi au nom de l’air et de la poésie (ce qui revient au même) ». Il désignait ainsi les premières nécessités de l’être humain. Grâce au revenu universel, révolution totale,  je pourrai envisager de vivre de pain et de poésie ? De gluten et de beauté ? Le système serait-il devenu fou ?

Que nenni ! On le connaît, l’animal. Des pays comme la Suisse et le Canada ont mis en pratique ce système de revenu universel. La Suisse est plus une banque mondiale qu’un pays, et Justin Trudeau a beau avoir un capital sympathie qui crève tous les plafonds bancaires, ça reste un capital. Du coup, ça brouille la vue, on ne voit que la portée humaniste du projet de ce pays sympa-sympa qu’est le Canada. Et voilà, c’est encore leur faute !

Là, je dois être honnête et préciser qu’il existe plusieurs conceptions du revenu universel. Celui envisagé par Hamon reconnaît et valorise le droit à l’accomplissement personnel. Mais sous un couvert naïf, il fera de toute façon le lit du loup dans la bergerie. Car la vérité, c’est qu’inactifs, on donne encore plus de temps à nos écrans, donc on est encore plus super rentables pour le big data (l’économie de collecte de toutes nos données online). D’ailleurs, si tu es encore là, le système et moi on te remercie.

La vérité bis, c’est que si revenu universel il y a, plus la peine de se faire chier à être un État-providence. On ferme toutes les structures sociales, on fait des économies de ouf et on laisse les gens se démerder pour soigner leur cancer à 50 000 euros avec les 1 000 euros par mois dont ils disposent (700 de revenu universel + 300 de chauffeur-Uber-micro-entrepreneur). Évidemment, je n’ai rien de personnel contre Uber ni contre sa sœur. Au début, j’ai moi aussi kiffé le plateformisme révolutionnaire de ce nouveau symbole économique, et surtout le temps précieux qu’il m’a fait gagner. J’en ai pris, des Black, des Pop, et même parfois des X… Mais là où j’ai vraiment du mal à avaler la pilule, c’est quand un Macron tente de faire croire que c’est pas son délire, l’ubérisation et l’étouffement des acquis sociaux. Faire mine de ne pas du tout être intéressé par ce revenu universel, qui est pourtant le meilleur compagnon possible pour sa chérie de gig economy, est la preuve s’il en fallait qu’il va nous faire avaler une couleuvre bien trop grasse pour notre gosier. Bon appétit !