Bill Cosby n’est toujours pas ton père – 1ère partie

Il y a un an environ, les résurgences de l’affaire Cosby m’avaient inspiré une longue diatribe à propos des effets de la culture du viol sur le procès qui oppose Bill Cosby à une soixantaine d’accusatrices. J’y abordais aussi le refus de certaines franges de la communauté afro d’admettre que ce bon vieux Bill puisse être capable de crimes répréhensibles. La seule explication plausible : on en veut aux hommes noirs qui réussissent ; « on » étant les tenants de la « white supremacy », les suprématistes blancs.

Capture d'écran facebook
Quand une soixantaine de femmes rapportent des faits de violence sexuelle perpétrés par Bill Cosby, cela ne peut être qu’un complot visant à ternir la réputation d’un représentant de la communauté noire.

C’est un complot ! Pourquoi pas ? Ça se tient… si ça se trouve, les chats de mes voisins m’espionnent aussi pour le compte des services secrets russes. En ces temps troublés, on ne sait jamais.

Trêve de plaisanteries. La difficulté quand on s’attaque à une célébrité autant admirée, c’est qu’il est quasiment impossible d’opposer la raison à la passion afin de débattre de manière constructive. Peut-être même que ma propre passion pour le sujet m’empêche de l’aborder sereinement… Je crois que ce que l’on pourrait reprocher à mon article – certainement parce que je le croyais acquis – c’est de ne pas approfondir l’épineux rapport schizophrène des relations interraciales, tout particulièrement aux Etats-Unis.

Alors que son procès est sur le point de débuter (le 5 juin 2017, ndlr), Bill Cosby a entamé une tournée médiatique afin de faire valoir son point de vue sur la question. En effet, au lieu de revenir sur les faits, Cosby et son entourage répètent à qui veut l’entendre que si on en est arrivé là aujourd’hui, c’est à cause du racisme subi par l’ancienne star du stand-up faisant de ce procès déjà labyrinthique un roman kafkaïen. Les crimes dont on l’accuse, la multiplicité des victimes n’auraient en effet rien à voir avec le fait qu’il doive se présenter devant la justice.

C’est pourquoi il me semble que revisiter la question pourrait permettre de comprendre le sentiment de persécution ressenti par la communauté noire dès que l’on touche à ses icônes favorites. Alors je m’efforcerai d’être aussi clinique que possible.

Le pesant héritage des relations interraciales modernes

La femme qui a assigné Bill Cosby en justice, Andrea Constand, est Blanche. D’ailleurs, sur une liste de près de 60 victimes, beaucoup d’entre elles le sont aussi. Mais justement, parce que ces femmes sont Blanches, il était quasiment impossible d’échapper à l’extrême polarisation de l’opinion publique. S’il fallait comparer, ce serait à mettre en parallèle avec les cas O.J. Simpson ou Nate Parker plus récemment. L’on est en droit de se demander de quelle façon cette affaire aurait été traitée si les victimes  présumées de Bill Cosby avaient toutes été Noires.

Couverture du New York Magazine affaire Cosby
Couverture du New York Magazine avec en une les témoignages de 35 des victimes de Bill Cosby.

Pourquoi c’est si important ? Parce que le tabou des relations interraciales impliquant un homme Noir et une femme Blanche est toujours extrêmement puissant dans notre inconscient collectif – plus encore lorsqu’il s’agit de violences sexuelles. C’est un présupposé largement partagé que de penser qu’une femme Blanche ne puisse céder à un homme Noir que contrainte et forcée.

Ne pas revenir à la traite négrière, l’esclavage et la colonisation dès que l’on aborde ce genre de sujets me semble compliqué, en ce que ces événements majeurs ont forgé des dynamiques relationnelles dont nous sommes bien incapables de nous départir encore aujourd’hui.

Petit retour historique – Alors que le commerce transatlantique de bois d’ébène est en plein boom, marchands, négriers et autres possesseurs d’esclaves se retrouvent face à l’inconnu de nouvelles terres « exotiques », de civilisations « sauvages », et de peuples à évangéliser ou à conquérir. Des rapports inédits s’établissent de facto entre Européens et Africains, basés sur la domination des premiers persuadés de leur supériorité morale, intellectuelle, et physique sur les seconds.

Bientôt, ces rapports seront régentés par des lois bien claires traçant les limites de la familiarité, de l’attachement, de l’intimité entre Noirs et Blancs ; le but étant toujours de maintenir la domination européenne sur les populations Noires, ces derniers surpassant souvent en nombre les colons sur les plantations. Il était aussi question de réduire à leur maximum les dissonances cognitives qui auraient pu enhardir les possesseurs d’esclaves à penser leurs possessions comme des humains et non plus comme du bétail.

Une domination légale…

Dès 1685, Louis XIV édicte le Code Noir à destination des populations Créoles de la Louisiane et des Antilles. Outre les châtiments promis aux esclaves récalcitrants, le Code Noir régule également les relations entre maîtres et esclaves. En effet, qu’un maître viole ou prenne pour maîtresse une négresse n’était pas chose rare. Et dans le cas où celle-ci produirait une descendance, cette dernière serait également liée par la servitude… de la main d’œuvre gratuite en somme. Officiellement, ces relations contre natures demandaient d’être réparées par le paiement d’une amende.

Le Code Noir couverture
Le Code Noir – On peut lire : « Pour le gouvernement et l’administration de justice et la police des iles françoises de l’Amérique, et pour la discipline et le commerce des Nègres et Esclaves dans ledit pays. »

 Les femmes Blanches ne profitaient-elles pas aussi du bois d’ébène pour leur plaisir personnel ? Il serait naïf de penser le contraire. Mais plus sévèrement jugées de par leur condition de femmes – elles sont mères nourricières, pas objets de plaisir – il était hors de question qu’elles puissent être souillées par leur péché de luxure ni par un vulgaire animal. Il était aussi inenvisageable qu’elles puissent donner le jour à des bâtards. Lorsque ces relations illicites étaient révélées au grand jour, laver l’honneur de la famille était primordial. Accusations de viol, d’attouchement, les regards « déplacés » ou trop appuyés étaient sévèrement rétribués : fouet, lynchage, pendaison… tout pour remettre les idées en place à ceux qui seraient trop aventureux… même à leur corps défendant.

Louis XIV ne fut pas le premier à chercher à contrôler les relations entre Noirs et Blancs. En 1664 déjà, la colonie Britannique du Maryland interdisait les mariages interraciaux, préconisant que les femmes blanches désirant épouser ou ayant épousé un esclave noir devraient rejoindre ce dernier au service de son maître. Tout fruit né de cette union serait aussi considéré comme bien meuble. Plus tard, en 1691, c’est le Commonwealth the Virginie qui enfonce le clou en interdisant tous mariages interraciaux sous peine d’exil forcé des contrevenants. Même après l’abolition de l’esclavage, les mariages interraciaux continueront d’être interdits jusqu’au cas Loving v. Virginia qui invalidera toute loi qui empêcherait des citoyens de se marier en raison de leur appartenance ethnique… en 1967 !

… qui se retranscrit dans la science et dans la culture

Depuis, le racisme scientifique et autres théories racialistes n’ont eu de cesse d’expliquer à coups d’arguments les plus fallacieux la supériorité naturelle et génétique des populations Européennes (à dominance anglo-saxonne) sur les autres ethnies, appuyant avec insistance sur la bestialité des populations Africaines et afro-descendantes. A cela s’ajoute la « mixophobie » ou la peur du métissage, censé être la source de l’abâtardissement de la race blanche. Ces doctrines ont trouvé un écho puissant à l’heure de la Reconstruction, période trouble qui suivit la Guerre de Sécession et qui vit naître les premiers bourgeons du mouvement suprématiste blanc à l’Américaine avec la formation du Ku Klux Klan.

En total reflet des mœurs du temps, la littérature, et plus tard le cinéma, foisonnent de fantasmes coloniaux et esclavagistes. Si la femme Blanche, idole romantique et parangon de vertu, devient la gardienne de la pureté de la race, le nègre lui, n’est qu’une brute dont les agissements forcément irrationnels, sont dictés par des appétits primaires dont la concupiscence supposée pour la femme Blanche le pousse à la violence.

On observe aussi un changement radical de paradigme dans la perception du nègre dès alors que la Révolution de Saint Domingue permit au joyau des colonies françaises, Haïti, de devenir la première République Noire des Amériques. Jusqu’ici le nègre était un personnage sinon inoffensif, tout du moins bienveillant ou désireux de servir le héros Blanc. En exemple, Burg Jargal, le « héros » du livre éponyme de Victor Hugo. La révolution fait du nègre un être violent et sournois, en plus d’être bête.

Toutes ces idées se retrouvent dans The Clansman dont l’adaptation au cinéma en 1915 fut un succès si énorme que les adhésions au Ku Klux Klan atteignirent de nouveaux sommets : The Birth of a Nation contient une scène terrible ! Une jeune fille blanche fuit désespérément un nègre (un acteur blanc en blackface bien entendu) fou de son désir pour elle et encouragé par l’abolition de l’esclavage à se croire l’égal d’un blanc – et donc autorisé à solliciter une affection dont il ne serait pas digne. Elle finira par se jeter d’une falaise pour préserver sa vertu.

Un exemple plus récent serait celui de Kong : Skull Island qui, dans une longue tradition de remakes, met une femme blanche sur un piédestal virginal face à la bête immonde qu’est King Kong, roi en carton-pâte qui ne comprend même pas son amour pour cette parfaite inconnue mais est tout prêt à mourir pour elle. Est-il encore possible de rater cette référence tant elle est évidente ?

La littérature érotique n’est pas en reste. Anaïs Nin dont l’ouvrage le plus connu reste peut-être Vénus érotica, fait le portrait de relations intimes mêlant femmes Blanches et hommes Noirs et en veut pour preuve l’extrême dépravation morale de ses héroïnes. Ces relations sont l’ultime transgression. De l’érotisme à la pornographie, il n’y a qu’un pas : encore aujourd’hui, les actrices Blanches sont payées de façon exponentielle pour travailler avec des acteurs Noirs. Un peu comme s’il leur fallait une motivation supplémentaire, une sorte de dédommagement afin d’accepter un acte perçu comme plus dégradant que le reste.

N’oublions pas que ces idéaux impactent de façon brutale la vie de millions de personnes. Il serait presque insultant de ne pas mentionner ici le cas Emmett Till, cet adolescent sauvagement lynché pour avoir sifflé une femme Blanche dans la rue en plein cœur des années Jim Crow. Il s’avérera que sa « victime » avait menti. Elle ne sera jamais pour autant inquiétée ou poursuivie. Toutefois, c’est ainsi que le mouvement de lutte pour les droits civiques des Noirs gagna en ampleur bien avant que Rosa Parks ne refuse de s’asseoir au fond de son bus.

Par conséquent, comment une femme Blanche pleine de bon sens pourrait, en toute connaissance de cause, encore vouloir se lier de quelque façon que ce soit à un homme Noir ? Symboliquement aujourd’hui, très concrètement autrefois, il s’agissait pour elles de renoncer à tous les privilèges de « caste » pour rejoindre littéralement les bas-fonds socio-économiques. En écho, il ne serait possible à un homme Noir de s’attirer les faveurs d’une femme Blanche que sous la menace de la violence.

Il n’est pas rare que les béotiens, même en plaisantant, considèrent qu’une relation interraciale soit un signe de débauche, d’une sexualité dépravée et obscène… un cliché s’appuyant sur le mythe de la taille énorme du sexe des Noirs. Il n’en faudrait pas beaucoup plus pour que certains parlent d’immoralité.

Revenons-en au commentaire de notre camarade Facebookien – est-ce que les hommes Noirs souffrent des clichés raciaux faisant d’eux des bêtes lubriques ? Absolument. De là à s’en servir comme excuse pour légitimiser des relations non consensuelles et de crier à la kabbale s’apparente plus à de la mauvaise foi.

La communauté Afro est habituée aux accusations mensongères et a appris à réagir de manière soudée face à celles-ci dès qu’une de ces icônes est malmenée par le système… ce qui est merveilleux. Sauf quand il s’agit de minimiser voire d’occulter des crimes commis ! Le déferlement de passion pour le cas O.J. Simpson en est un exemple flagrant. Même en 2017, qui serait prêt à admettre que le footballeur déchu puisse être coupable du meurtre de sa femme, Nicole ?

Par-dessus le chant des criquets, en tant que femme Noire, je ne peux pas privilégier un combat au détriment d’un autre, parce que je ne peux échapper ni à ma condition de femme, ni à ma condition de personne Noire. Protéger Bill Cosby envers et contre tous au prétexte qu’il soit Noir comme moi ou parce qu’il en aurait fait « beaucoup » pour la communauté, ou encore parce qu’il serait un exemple de réussite me semble incompatible si cet homme profite largement de la culture du viol pour minimiser des actes criminels perpétrés contre des femmes – qu’elles soient Blanches ou Noires.

Il faut savoir séparer les questions qui se posent :

  • Le traitement médiatique de l’affaire Cosby est-il biaisé ?
  • Son appartenance ethnique est-elle réellement en cause ?
  • Est-ce que cela ne veut pas dire qu’il pourrait être innocent ?
  • Et la jurisprudence Polanski, alors ?

Bill Cosby, Roman Polanski même combat ? En effet, on touche peut-être enfin le fond du problème ! Si cette première partie se penche sur les raisons de la crispations de la communauté noire, je vous donne rendez-vous dans deux semaines pour continuer d’approfondir le sujet. Si vous avez tenu la route jusqu’au bout, la discussion est ouverte dans les commentaires sur la page Facebook du KARRDR, alors n’hésitez pas à donner votre avis.