Cosby n’est toujours pas ton père – 2ème partie

 Au moment où j’écris ces lignes, le jury en charge de déterminer la culpabilité de Bill Cosby dans l’affaire qui l’oppose à Andrea Constand entame un cinquième jour de délibération nourrissant l’attente avide des deux parties, des médias et du public. L’on aurait pu s’attendre à un tapage médiatique digne du procès O.J. Simpson, en ce que les deux affaires ont de commun de voir deux stars Afro-Américaines accusées de violences envers une ou plusieurs femmes blanches. Mais la ressemblance s’arrête là. Peut-être les tribulations judiciaires qui occupent Washington ont-elles érodé nos capacités d’attention.

Toutefois, le tic-tac incessant qui nous rapproche de la décision du jury pourrait laisser présager d’une réaction explosive d’un public qui n’a pas encore dit son dernier mot quant au scandale sexuel qui a mis la communauté Noire sur ses grands chevaux. Au cœur de la bravade, les médias sont accusés d’avoir traité des informations de façon biaisée, d’avoir encouragé des témoignages douteux, voire d’avoir fomenté la chute de Bill Cosby. Vraiment ?

Bill Cosby
Bill Cosby – Capture d’écran du New York Times (DR) Matt Slocum/Associated Press

Cosby vs les medias

Il est certain que l’affaire aura fait couler beaucoup d’encre et donné plus que de quoi moudre aux nombreux segments télévisés qui ont fait du procès Cosby un des piliers de leur programmation. De là à dire que les médias sont responsables des problèmes de Bill Cosby me paraît exagéré. Je me suis donc armée de patience et ai fait le tour des émissions et journaux de tous bords ayant évoqué le sujet.

Si l’on veut être honnête, il est important de reconnaître que la presse n’est jamais réellement objective : si les faits sont au centre, commentateurs et journalistes interprètent et tirent la vérité vers chacune des extrémités du spectre. Avant de s’engouffrer dans la brèche TrumpxRussia, les médias ont traité de manière extensive les démêlés judiciaires de l’acteur à chaque nouvel élément susceptible de faire grossir leurs parts d’audience. C’est le jeu.

Maintenant que l’on est d’accord, l’on devrait pouvoir dire sans fard que les médias libéraux n’ont évidemment pas penché en la faveur du comique. On se rappelle tous la fameuse couverture du New York Magazine pour une édition qui laissait la parole aux victimes présumées de Bill Cosby.

De l’autre côté du spectre, Fox News connu pour son traitement « conservateur » de l’information, n’a pas hésité à remettre en question la crédibilité d’Andrea Constand, insistant sur le fait qu’elle aurait changé des éléments de sa déposition à plusieurs reprises, en plus de n’avoir contacté les autorités qu’un an après les faits qu’elle décrit.

Sur les internets, dans une véritable guerre d’influence, chacun y va de sa théorie où youtubeurs et blogueurs refont ou défont les scenarii avancés par les protagonistes au prisme de leurs propres expériences.

(Si vous avez 30 minutes à accorder à un conspiracy theorist)

Étonnamment cependant, ce sont souvent les médias conservateurs qui viennent le plus ouvertement à la rescousse de Bill Cosby, comme dans ce segment de Fox News.

Le panel de présentateurs tente bien de faire valoir des avis divergents, mais finit par préserver le statu quo du « he said, she said ». Toutefois la journaliste lead dans un commentaire dominé plus par l’affect que par les faits, Eboni Williams (ça ne s’invente pas), présente un avis très arrêté sur la question qu’il est aisé de lire entre les lignes.

Si les premiers sursauts de cette affaire remontent à 2005, cela fait donc plus d’une dizaine d’années que les médias font le tour des éléments du dossier dans une spirale sans fin. Est-ce pour autant que Bill Cosby a été représenté injustement parce qu’il est Noir ?

Le traitement de Bill Cosby en lui-même reste relativement neutre. On donne principalement la parole aux femmes qui l’ont accusé ou l’on spécule sur ce qui s’est vraiment passé entre Andrea Constand et le comique ce fameux soir. L’homme est vieux, semble fatigué, est peut-être même sénile et aveugle. L’attaquer de front, coupable ou non, ferait tâche, d’autant que, champion des respectability politics, Cosby est entré dans le cercle fermé des hommes que rien ne devrait pouvoir atteindre parce que riches et célèbres. Il devient compliqué de faire d’un homme qui a donné des millions à la cause Noire, d’un homme qui a « éduqué » tant de jeunes au travers du Cosby Show, la cible d’attaques acides comme seule la presse en a le secret.

americas dad - couverture new york daily news
Couverture New York Daily News – 2014

Le New York Daily News titrait en novembre 2014 : « It’s time for America’s dad to talk » et enfonce le clou un an plus tard avec cette une choc : « America’s rapist », mais avec en photo un Bill Cosby plus jeune et plus alerte. Une façon de montrer qu’on ne touche pas aux vieillards ?

Couverture du New York Daily News - 2015
Couverture du New York Daily News – 2015

 

Cosby abat sa race card

De leur côté, Cosby, sa famille et autres porte-paroles restent relativement silencieux, donnant peu d’interviews, certainement afin éviter d’apporter plus d’eau au moulin médiatique accidentellement. Ce n’est qu’en amont du procès qui s’est ouvert le 05 juin dernier que la famille Cosby a entamé une tournée médiatique et accepté de s’épancher.

En 2016 et pour la toute première fois en une dizaine d’années, Bill Cosby et son entourage ont évoqué la possibilité d’une persécution du fait de sa couleur de peau. Ils réitéreront encore cette année dans diverses interviews. Finement joué. C’est donner raison aux partisans de Bill Cosby, redynamiser le débat et s’attirer les faveurs de l’opinion publique. Il explique également son désir de ne pas témoigner lors de son propre procès de peur d’en dire trop…

Si on devait comparer des cas similaires qui ont marqué l’histoire du show business, il serait impossible de mettre de côté Roman Polanski, Woody Allen et plus récemment Casey Affleck.

Roman Polanski
Roman Polanski

Est-il encore besoin de présenter Roman Polanski ? Le réalisateur primé de Rosemary’s Baby a été condamné en 1977 dans une affaire de crime sexuel sur mineur de moins de 15 ans aux USA. Pour échapper à sa sentence, il s’est soustrait à la justice en quittant le territoire américain. 40 ans plus tard, l’homme est toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt international… ce qui ne l’empêche pas de vivre et jouir d’une riche carrière en toute impunité. C’en est au point qu’il a été nommé plus tôt cette année Président des Césars 2017 !

Woody Allen
Woody Allen

Le doute plane encore au-dessus de Woody Allen. Sa fille adoptive, Dylan Farrow, a accusé le célèbre réalisateur à plusieurs reprises de l’avoir molestée alors qu’elle n’avait que sept ans. Si Allen n’a jamais été condamné, ces allégations ne l’ont pas non plus empêché de continuer à produire des films avec les plus grands de ce monde et de se voir récompenser pour son travail. Dans une lettre ouverte parue le 1er février 2014 sur le blog de Nicholas Kristof et hébergé par le New York Times, Dylan Farrow revient sur les événements malheureux de son enfance et combien ces derniers l’ont affectée. Elle y pointe du doigt le silence du tout Hollywood, d’habitude si prompt à commenter scandales ou politique, accusant de passivité ceux qu’elle considérait comme ses héros.

Casey Affleck
Casey Affleck

Plus proche de nous, Casey Affleck, sacré meilleur acteur face à Denzel Washington aux Oscars 2017, s’est vu rattraper par les accusations de harcèlement sexuel de deux ex-collègues datant de 2010 alors qu’il réalisait le documentaire I’m still here. Amanda White et Magdalena Gorka l’accusent toutes deux de comportements déplacés et agressifs, notamment de s’être invité dans le lit de la seconde sans y avoir été invité et alors que celle-ci y dormait. Ces affaires se sont réglées hors des tribunaux. Quand bien même le tout Twitter s’est enflammé, Casey Affleck s’en sort à peine égratigné… un oscar en poche et une carrière florissante devant lui.

De ces trois affaires la presse, et le monde en général, fait peu de cas.



Que quelqu’un quelque part puisse considérer comme approprié d’offrir la présidence des Césars à Polanski, montre bien le peu d’effet des médias sur la carrière du réalisateur français.

En 2012, l’homme a eu tout à loisir de s’exprimer et de se faire passer pour la victime d’une chasse aux sorcières.

L’extensivité et l’apparente sévérité du traitement réservé à Bill Cosby pourrait laisser penser qu’en effet, le fait qu’il soit un homme Noir joue en sa défaveur. Le désintérêt de la presse, l’inaction des autorités et du gotha hollywoodien dans les cas Polanski, Allen et Affleck en sont certainement la preuve. Pour autant, cela n’enlève rien aux accusations portées contre lui et qu’il doive répondre de celles-ci devant un juge.

Au vu des réactions très polarisées, il me paraît essentiel de clarifier quelque chose. Si les médias choisissent d’amplifier leur traitement de l’affaire Cosby parce que c’est un homme Noir et Andrea Constand, une femme Blanche, et que cette association éveille bien des traumatismes dans l’Amérique pseudo post-raciale d’aujourd’hui, oui c’est clairement un problème.

On est en droit de questionner les passe-droits qui permettent à des hommes comme Polanski, Allen ou Affleck de mener des vies tranquilles. Mais il ne faut pas non plus oublier que les premières allégations contre Bill Cosby remontent au moins aux années 1980 ; ce qui sous-entend qu’il aurait bénéficié de près de 40 années d’immunité.

On ne peut pas simplement crier au racisme afin de cacher de possibles crimes et remettre en doute la véracité des propos d’une soixantaine de femmes.

Quand autant de témoignages similaires s’accumulent, cela veut dire qu’il existe bien un modus operandi identifiable et qui mérite pour le moins d’être examiné à la loupe… quand bien même il y aurait prescription. Ce n’est pas parce que la justice appose une date limite sur les crimes sexuels que ces crimes disparaissent.

Faire un point sur les faits

Revenons-en au cas d’Andrea Constand puisque c’est le seul qui ait pu être présenté devant la justice.

Andrea Constand
Andrea Constand – Capture d’écran New York Times (DR) Mark Makela

Andrea Constand et Bill Cosby noue une relation amicale aux alentours de 2002 alors que celle-ci est employée comme coach de l’équipe de basketball féminin de Temple University à Philadelphie. Constand estime grandement Cosby et le considère comme un mentor.

En janvier 2004, Constand se rend après une soirée entre amis chez les Cosby. Elle mentionnera ne pas se sentir très bien avant que Cosby ne lui offre trois pilules censées l’aider à se relaxer mais qui la paralysent. Selon Cosby, il s’agissait de Benadryl.

A demi-consciente et incapable de bouger, Cosby en profite selon sa déposition, pour lui toucher les seins, la pénétrer digitalement et poser la main de Constand sur son sexe.

Bill Cosby estime que cette relation, qui s’inscrirait dans le cadre d’autres attouchements, est consensuelle : « I don’t hear her say anything. And I don’t feel her say anything, » he said. « And so I continue and I go into the area that is somewhere between permission and rejection. I am not stopped. »

Après cette soirée, Constand maintiendra des rapports normaux avec la star du Cosby Show. Ce n’est qu’un an plus tard qu’elle se confiera à sa mère qui aura alors l’initiative d’appeler Bill Cosby et de contacter la police au Canada, d’où Constand est originaire.

Bill Cosby accepte d’être entendu en 2005 dans un arrangement lui garantissant de ne pas être poursuivi et qui lui assure le silence de Constand. Il y a admettra avoir fait régulièrement usage de Quaaludes* afin d’avoir des relations sexuelles avec des femmes.

Toutefois en 2015 et avant que la date limite qui prescrira les faits, Constand et son avocate font annuler la motion de censure et lever la scellée sur le dossier. Peu de temps après, la déposition de Bill Cosby sera publiée dans le New York Times.

En décembre 2015, Bill Cosby est accusé d’agression sexuelle aggravée sur la personne d’Andrea Constand et est arrêté.

Depuis, la crédibilité de Constand n’a eu de cesse d’être attaquée, un schéma classique dans les affaires de viol et d’agression sexuelle. On interroge sa version des faits, sa présence chez Cosby si tard, le fait qu’elle ait accepté des pilules de quelqu’un qu’elle considérait comme un mentor, on demande pourquoi elle ne s’est pas confiée aux autorités compétentes plus tôt, pourquoi elle aurait parlé à un avocat avant de parler à la police, pourquoi elle a conservé des rapports amicaux avec son agresseur présumé… bref, le moindre détail est examiné au microscope parce qu’il est certain qu’elle ment. Culture du viol, quand tu nous tiens.

Dans mon tout premier article sur le procès Cosby, je parlais de la culture du viol et de ses effets et c’est à relire ici.

Trop souvent on oublie que les victimes de viol et d’agressions sexuelles souffrent de stress post-traumatique aux conséquences lourdes. Ce qui nous semble logique et rationnel ne l’est pas toujours pour ces personnes. Un peu de lecture ici.

La question floue du consentement

Ici, j’aimerais souligner la citation de Bill Cosby :

« I don’t hear her say anything. And I don’t feel her say anything. And so, I continue and I go into the area that is somewhere between permission and rejection. I am not stopped. »

Cette citation démontre clairement que Bill Cosby sait qu’il navigue en eaux troubles. Il a parfaitement conscience d’avoir besoin de la permission de Constand pour franchir les limites de son intimité et il insiste particulièrement sur le fait que Constand ne l’arrête pas, qu’elle ne dit rien. Ce qui est vrai.

Mais si, comme elle l’explique dans sa version des faits, Constand est incapable de réagir, comment est-elle supposée donner sa permission ou signifier son refus ?

Soyons clairs, le fait d’être couché-e et de subir sans rien dire – parce qu’on est dans l’incapacité de réagir qu’importe la raison – ne compte pas comme un consentement. Parce que la question morale de l’affaire Cosby est justement celle-ci.

Dans le cas où ces faits sont avérés, cela voudrait dire que Bill Cosby a fait usage de drogues pour ne pas avoir à s’inquiéter d’obtenir le consentement d’Andrea Constand. Si cette dernière n’avait non plus aucune idée des effets provoqués par les pilules qui lui avaient été fournies, en aucune façon nous ne pouvons considérer ce qui s’est passé entre Bill Cosby et Andrea Constand cette nuit-là comme une relation consensuelle et consentie.

Nous sommes le samedi 17 juin 2017. Les sept hommes et cinq femmes du jury n’ont pas pu prendre une décision unanime quant à la culpabilité de Bill Cosby après six jours d’intenses délibérations. Le juge en charge du dossier a déclaré un non-lieu. Triste monde.

Pour les plus curieux d’entre vous, je suggère le podcast absolument passionnant de Still Processing (en anglais) — le dernier épisode, entre autres choses, s’intéresse au rapport entre le cas Cosby et culture du viol.


*Les Quaaludes ou Methaqualone sont un sédatif du même ordre que les barbituriques. C’est un dépresseur du système nerveux central, ce qui explique l’état de semi-conscience et la paralysie de ceux qui en consomment trop. Les Quaaludes étaient utilisés comme drogue récréative dans les années 1970.

Photo de couverture DR Fox News