Le Moment Klature : Débris de mots

Les mots définissent notre perception du monde.

Les mots sont le vecteur de la pensée. Le développement de l’un est parallèle à celui de l’autre et leur enchevêtrement fondamental. Aussi les pensées germent dans nos cerveaux obtus avec les mots que l’on y plante et comme bien souvent, le ver est dans le fruit.

Pensez-y deux secondes. La structure d’une langue conditionne la pensée et derrière chaque mot se cache une unité de sens qui peut avoir de grandes conséquences sur la représentation de soi et de la réalité. Par exemple, il existe une tribu Amazonienne, les Pirahã, qui ne peuvent pas compter au-delà de 2 ! Ils ne possèdent en effet que trois mots pour compter : hoi, qui veut dire « un » ; hoi, qui veut dire « deux » (vous aurez remarqué que c’est le même mot, la subtilité c’est que l’intonation est différente alors fais bien attention quand tu commandes ton expresso) ; et aibaagi, qui veut dire « beaucoup ».
Bon, je ne suis ni linguiste, ni Jamie de C’est pas sorcier donc je ne vais pas vous faire une master-class sur l’origine des mots, la construction des langues du monde et la façon dont cela influence la pensée humaine. Pour ça t’as qu’à manger un philosophe, aller à la fac, aller à la FNAC ou te construire une machine temporelle. Non, ce qui m’intéresse ici c’est de poser la question suivante : à quel moment nos mots cautionnent-ils nos maux ? Et cette fois-ci, le « nos » renverra surtout à nous autres, ex-colonisés pas si décolonisés de la Nation Française.

Si vous avez maté le film Premier Contact (ou The arrival, la preuve s’il en était que les mots comptent même pour la traduction), vous aurez remarqué que les échanges diplomatiques dépendent directement de la question linguistique.

*Spoiler alert* A un moment donné, les aliens formulent la demande suivante : « Donnez arme », ce qui précipite l’humanité au bord de la guerre totale, minuit moins 30 secondes sur l’horloge de l’apocalypse. Et puis là, l’hypothèse suivante est formulée : Les aliens font-ils la différence entre une arme et un outil ? On ne leur a pas appris les deux termes, alors ils font avec le vocabulaire qu’on leur a tendu.

 

Que je parle d’aliens ici n’est pas déplacé, ça me permet de parler d’aliénation… Je suis le genre de type qui fait des raccourcis intellectuels comme ça, un peu comme les tubes dans Mario ou les plans dans Nèg Mawon. Venons-en au fait : nous autres « ex-colonies devenues départements », nous ballottons toujours entre notre citoyenneté française et notre identité propre. Nous avons envie de dépasser les complexes hérités de l’Histoire, de continuer à construire notre société avec ce que nous avons entre les mains, sans avoir à questionner perpétuellement le mal-fondé du socle. Mais dans les interstices viennent toujours se glisser les relents du colonialisme.

Le poids des représentations sur la réalité.

En 2017, par exemple, l’usage du mot « Métropole » me fait toujours une impression désagréable, tel un picotement anal. Celle d’un retour à la condition de colonie. Le terme est équivoque, il désigne a priori un poids économique et culturel, mais laisse toujours l’impression qu’on est relégués à un statut de sous-citoyens. Que cela signifie-t-il ? Tout l’Hexagone serait donc une métropole comparée à nous, pauvres pouilleux ? Merde alors. Les Corses ont-ils jamais employé ce terme pour désigner la France hexagonale ? Bien sûr que non. Alors qu’on ne vienne pas me dire qu’il n’y a pas une ombre colonialiste dans ce bloody terme. Une ombre sournoise, drapée de mauvaise foi comme la piscine d’un Club Med sur un cimetière d’esclaves.



Alors si chez nous, on se caractérise encore par des termes comme chabin, mulâtre, peau chapé, ce n’est pas non plus anodin. On a hérité de tout un vocable qui continue de nourrir un imaginaire rétrograde. Notre “cancer du colon” en somme, qui métastase dans nos inconscients par le recours à des mots d’un autre temps. Comme l’usage du mot « Métropole ». D’ailleurs je ne l’utiliserai plus pour désigner cet hexagone prétentieux que je ne déteste pas pour autant.

Les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde

On aurait tort de sous-estimer l’importance des mots, la profondeur de leur ancrage. Ils jouent un rôle primordial dans le développement des sociétés, dans la construction des rapports sociaux. Le mot “race” est à ce titre un exemple fondamental tant la question du racisme est vivace par les temps qui courent. Pourtant nos anthropologistes ont depuis les années 50 mis au grand-jour la non-pertinence du terme pour qualifier les sous-groupes géographiques du genre humain. Donc… oh what, ça fait 67 ans que le monde scientifique est d’accord pour dire que le concept est vide de sens mais le mot race est présent dans toutes les bouches… même celle d’un candidat à la présidence qui peut te parler de race congoïde en toute sérénité comme s’il avait fait une thèse là-dessus à l’Université Adolf 8. Quelque part, continuer à parler de racisme c’est aussi prolonger l’imaginaire du concept. Alors bien sur que la réalité des faits ne se cantonne pas au simple mot, mais changer le mot c’est offrir un angle alternatif, un chemin pour la pensée.

Dans cet étrange bouquin qu’est le Tractatus-Logico-philosophicus, Ludwig Wittgenstein tente de tracer les limites du sens, de séparer ce qui peut être dit de ce qui ne peut l’être. Si son but est plutôt limitatif, il pose quand même l’assertion suivante et qui m’intéresse largement plus que le débat sur le bouquin car je suis un fumiste : les limites de mon langage signifient les limites de mon propre monde.

T’as jveux dire Morray ? La langue est inhérente à l’évolution de la pensée. Il nous faut donc être vigilants quant aux concepts qui nous limitent, quant à l’appauvrissement de notre langage ou à l’usage systématique d’expressions ou de concepts fourre-tout… comme « état d’urgence » (LOL).

Inventer des mots nouveaux pour repenser le réel

Un peu comme le Newspeak de Orwell dans 1984, une langue expurgée de toutes références aux libertés individuelles, outil politique sensé prévenir l’émergence de pensées révolutionnaires. Notre langage comporte nos barreaux : plus on diminue le nombre de mots d’une langue, plus on diminue le nombre de concepts avec lesquels les gens sont à même de réfléchir. Plus on réduit les subtilités du langage, moins les gens sont capables de nuancer… et plus ils raisonnent à l’affect. Changer les mots c’est changer la perception qu’ont les gens d’une même réalité, comme l’illustre bien ce passage d’une conférence de Franck Lepage:

Manipulation par le langage – Franck Lepage

Comprendre l'importance des mots en moins de 3 minutes !L'intégralité de la conférence de Franck Lepage :https://www.youtube.com/watch?v=9MCU7ALAq0Q&t=3688sLE PAVÉ, coopérative d'éducation populaire :http://www.scoplepave.org/

Posted by Monsieur Troll on Saturday, 18 March 2017

 

La mauvaise maîtrise de la langue rend les gens plus limités dans leur capacité de raisonnement. Ils deviennent donc des sujets facilement influençables par les médias de masse comme la télévision, moins habiles à remettre en question les informations. D’ailleurs c’est souvent le cas face aux projets de lois. Peu de gens décortiquent désormais les propositions de textes parce que les termes employés sont trop complexes, donc c’est vite harassant. La majorité va préférer s’en remettre uniquement aux résumés fait par les médias, où s’en désintéresser. Il est là l’état d’urgence.



Et pour s’émanciper vraiment, trancher les liens pourris et se construire pleinement, peut-être y a-t-il des mots à bannir, à remettre à leur place, et d’autres à inventer.

Points de suspension.

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