Adieu, Simone

Au lendemain de la mort de Simone Veil je me suis interrogée une nouvelle fois sur le droit à l’avortement, et j’ai réalisé que jamais je n’avais abordé le sujet avec ma mère. Pas de vraie conversation, pas de prévention, ni d’interdiction. La seule fois où la possibilité d’une grossesse a été effleurée alors que je n’étais encore qu’une adolescente est le jour où ma mère m’a explicitement demandé de ne pas lui ramener un gros ventre. C’était en 2003, j’avais 16 ans.

« Un gros ventre » – ce créolisme parlant signifie tout autant de ne pas ramener un « embarrassement », de ne pas ramener la honte. Je ne suis pas sûre qu’elle l’ait dit dans ce sens, mais une chose était certaine, il était hors de question qu’elle assume une erreur que j’aurais commise. Il était donc de ma responsabilité de trouver le moyen de ne pas tomber enceinte.

Avec le recul, elle avait surtout voulu m’éviter de me retrouver coincée dans une vie pour laquelle je n’étais pas prête.

Je devais avoir 17 ans quand je mis les pieds pour la seule et unique fois de ma vie au Planning Familial de Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. C’était un local modeste dans une petite rue calme adjacente à l’agitation permanente de l’artère principale qu’était la rue Frébault. Question de discrétion j’imagine. Pourtant j’eus l’impression que tous les passants savaient exactement où je me rendais. En y repensant, ce sentiment de honte et de gêne me semble totalement surréaliste.

Pointe-à-Pitre

Ce jour-là j’étais accompagnée d’une amie de l’époque bien plus versée que moi en la matière. Je ne garde aucun souvenir impérissable de cette visite. Je ne me rappelle d’aucun conseil réel, ni de dédramatisation. Ça avait été clinique et froid, un peu comme à l’usine. On y rentre, on vous enregistre, vous pose quelques questions et vous met sur le chemin du retour, vos précieuses plaquettes dans un sac. J’espère de tout cœur que ça a changé.

Mes années au lycée de Baimbridge ont été pleines de rumeurs, de suppositions, de spéculations sur quelle fille avait été assez idiote pour écarter les cuisses, pour qui, combien de fois, et surtout, pour tomber enceinte. Le moindre changement de comportement, la moindre prise de poids, les rondeurs et les courbes étaient scrutées, épiées de murmures en chuchotis dans le grand conseil secret d’adolescentes se croyant femmes.

Adulte – je veux dire lorsque ma mère a enfin daigné me considérer comme tel – je lui posai la question, à savoir si elle ne s’était jamais retrouvée dans la situation de devoir faire un choix. Mais il semblerait que ma mère fasse partie de celles pour qui il n’y avait eu que des évidences. Ma sœur et moi avions été des enfants-surprises, mais des enfants profondément désirés et attendus.

Il est étonnant que dans une société aussi matriarcale que la nôtre l’avortement soit si tabou. N’était-ce donc pas une affaire de femmes ?

Aux Antilles, les enfants ont une ribambelle d’oncles et de tantes – ami-e-s de la famille en réalité – qui gravitent, cajolent, consolent et cèdent aux caprices que les parents ignorent d’un « toisement », d’un regard qui intime l’ordre et le silence.

Je retentai la conversation avec l’une de ces tantes de quelques années l’aînée de ma mère. Lorsqu’en 1975, la loi Veil entra en vigueur, elle avait 19 ans.

Autres temps, autres mœurs. Lorsque je pense aux années 70, j’ai en tête les pantalons pattes d’éléphant, les chemises à jabot kitsch, le disco clinquant de Saturday Night Fever et puis surtout la frénésie d’un temps béni de libération sexuelle avant la grisaille des années 80 et de l’hécatombe du SIDA. Dans notre course à la nostalgie et au vintage, nous avons fabriqué une version papier glacé de ces années en perdant le sens de leur réalité à la surface. Une vie sans avoir le choix.

A 17 ans, ma tante a failli mourir.

Deux ans avant la loi Veil, ma tante est tombée éperdument amoureuse d’un homme plus âgé qu’elle. Une romance qui n’en portait que le nom, puisque l’homme était déjà marié et père de famille.

Sans attendre, il s’est évaporé à la mention d’un possible bâtard, non sans insinuer qu’il n’y avait aucun moyen de prouver que cet œuf en pleine éclosion était bel et bien le sien.

Ma tante vivait à Paris chez une logeuse, amie de sa mère à qui il lui était inconcevable de confier sa détresse. Les nouvelles voyagent vite et 8 000 km ne suffiraient pas pour étouffer la honte. Autres temps, autres mœurs ?

Dans le secret des conversations avec ses amies d’alors, des noms de femmes aux talents particuliers s’échangeaient comme de la marchandise volée s’échange sous le manteau : les tarifs, les méthodes, les plus douces, les plus aimables, les plus consciencieuses, les plus propres, celles qui jugeraient le moins. Trafic de délivrance à 2 000 francs la septicémie.

A 17 ans, ma tante a fait un choix – seule, jambes écartées dans une petite baignoire étroite, un vieux cintre à la main. Elle a fait un choix qu’elle ne pensait ne jamais avoir à faire.

Lorsque la fièvre et les douleurs n’ont plus été supportables, ce sont les voisins qui ont accepté de l’emmener à l’hôpital. Sa logeuse s’en lavait les mains.

Médecins et infirmières ne se sont plus trop embarrassés de son cas à la minute où ils ont compris de quoi il s’agissait ; après tout elle n’avait eu qu’à fermer les cuisses. Elle se plaignait bien moins lorsqu’elle le faisait, son moutard.

Elle est restée trois semaines, allongée sans pouvoir bouger, subissant regards accusateurs et sévices du personnel médical. Pendant son séjour, elle n’a reçu aucune visite. Pas de sa logeuse, pas des voisins, pas même de ses amies. Il n’y avait qu’elle et la perforation dans son ventre.

Quand vient l’heure de rentrer chez de sa logeuse, ma tante s’est attendue à retrouver ses affaires sur le pas de la porte. Il n’en fut rien. Au lieu de la mettre dehors et d’avoir à vivre avec l’humiliation, elle choisit de se taire. Définitivement. Elle n’adressera plus un mot à ma tante ; pas même sur son lit de mort emportant leur secret dans la tombe.

Ma tante porte une cicatrice sur le ventre – longue, boursouflée, décolorée. Petite, je me rappelle lui avoir posé la question. Les yeux pleins de malice, elle me répondit qu’on avait dû la recoudre comme l’on avait recousu le grand méchant loup dans le Petit Chaperon Rouge, à l’aide d’une grosse aiguille et d’un fil de crin.



Ma tante n’a jamais eu d’enfants.

Loi sanitaire et violences gynécologiques

Elle ne saura pas non plus si l’hystérectomie totale qu’elle a subie lui avait réellement sauvé la vie ou n’avait été que le résultat de la décision arbitraire d’un chirurgien qui avait voulu la punir.

Dans un dernier souffle, ma tante termine de me raconter son histoire. C’était la première fois qu’elle se confiait à quelqu’un, qu’elle mettait enfin des mots sur ce qui lui était arrivé. Elle ne pleurait pas, ne regrettait pas son choix. Elle regrettait surtout le silence dans lequel elle avait vécu toutes ces années.

Pour que la loi dépénalisant l’Interruption Volontaire de Grossesse soit finalement adoptée en janvier 1975, Simone Veil s’est battue bec et ongles, sous les quolibets et les menaces d’une Assemblée Nationale presque exclusivement composée d’hommes.

Elle est alors présentée comme une loi sanitaire plus que morale. On ne peut prétendre être une nation éclairée et laisser des femmes avorter dans des conditions d’insalubrité révoltantes. On ne peut prétendre être une nation éclairée et laisser des femmes mourir alors que l’on pourrait l’éviter.

Difficile de ne pas glisser sur le terrain de la morale pourtant. De ses propres mots : « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement. » Simone Veil ne veut ni interdire, ni créer un droit. Qu’importe, elle crée un choix.

Le drame dans ce refus obstiné de l’avortement au prétexte de la sacralité de toute vie, même non avenue, est le refus de voir les femmes en pleine possession de leur corps, de leur sexualité.

Une grossesse est la conséquence visible d’une femme ayant peut-être touché au plaisir, qui se serait donnée/souillée… et c’est celles-là que l’on marque au fer rouge. Une lettre écarlate sanglante et meurtrière.

Encore aujourd’hui et à de trop nombreuses occasions, mes visites chez le gynécologue – personne censée aider, conseiller, guider – sont un combat de haute volée afin d’être en pleine mesure de maîtriser ce corps qui m’appartient.

J’ai le souvenir frappant de ce médecin de la vieille école m’ayant conseillé de me « détendre » lors de mes rapports lorsque je m’étais plainte de douleurs. A force d’insistance, un autre médecin m’a découvert le fibrome utérin qui commençait à peine à me pourrir la vie. Ce même médecin a pourtant refusé de me le retirer avec l’excuse que je n’étais pas prête à devenir mère. Mes douleurs ? Le cadet de ses soucis.

Le combat de Simone Veil n’était qu’un pas vers une meilleure compréhension de la sexualité féminine, une plus grande acceptation de l’idée que les femmes ne sont pas que porteuses de vie, que des utérus sur pieds, que de simples hôtes… comme certains oseraient même l’affirmer, oubliant toute considération pour la vie future de ces fœtus une fois passé le col de l’utérus.

Ce combat est celui qui m’a permis de faire mon propre choix.

Alors merci, et adieu, Simone.