In-sens-é ? – Episode 1 – Les jobs à la con

Donner du sens. Voilà bien une réflexion personnelle qui a pris du temps pour s’enraciner jusqu’à faire éclore une nouvelle facette de moi. Parcours en quatre épisodes d’une quête de sens lorsqu’on a 25 ans et que tout nous sourit.

Episode 1 – Mon job à la con

Vous êtes-vous déjà demandé à quoi pouvait bien servir un boulanger ? C’est bien le type (ou la nana) qui te vend sa baguette chaude tous les soirs, après le boulot pour que tu puisses te régaler avec ton fromage et ton vin devant ta télé allumée.

Moi, je suis auditrice interne. Dans la plupart de mes conversations, il faut que j’explique encore et encore ce que je fais et à quoi je sers. Souvent, j’ai droit à des déformations faciales que j’appellerais bullshit face. Vous savez ? Celles qui te font passer pour un con car personne ne comprend ce que tu dis. C’est étrange cette sensation. Je ne pensais pas qu’après autant d’années d’études, on puisse me prendre pour un « con ».

Venons-en à la source de cette désillusion. Car, le pire dans l’histoire c’est que, plus jeune, j’admirais ces orateurs avec leur charabia savant. Ils s’assuraient quelque part, que leurs interlocuteurs soient complètement paumés pour paraître brillants, experts et intelligents. J’ai longtemps voulu leur ressembler.

Alors, auditrice, vous me dites ! Pourquoi pas ? Je représente une certaine autorité dans l’organisation. Mon N+2 est le Directeur Général. Je prône le risk based approach (RBA), qui consiste à connaître les niveaux d’exposition aux risques de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme (LCB-FT) dans le milieu bancaire et d’en associer des actions correctives pour limiter leurs impacts. Dans la plupart des cas, ces actions correctives ne sont que des accumulations de tâches inutiles et de contrôles subis par les employés et dont les indicateurs de performance sont difficilement mesurables. Je mène alors des entretiens avec des collègues agacés même d’être là…

Et… BAM ! Je me retrouve nez-à-nez, encore une fois, avec cette bullshit face.

 

 

Mais je continue. Je ne perds pas de vue que ces orateurs bullshit de ma jeunesse étaient brillants, experts et intelligents. Je suis brillante, experte et intelligente, ou du moins, je m’en persuade.

Un jour, à la fin d’une de mes innombrables réunions – celle qui clôture la mission des auditeurs, celle qui présente le fruit de nos travaux aux audités, celle qui pose la cerise sur le gâteau – j’entends un audité se plaindre à son responsable :

«  Je n’ai strictement rien compris à la réunion, je ne comprends pas en quoi les recommandations qu’ils nous foutent vont changer quelque chose… »

J’étais d’accord.

Google, à l’aide ! Mon job est un job à la con. Je veux comprendre ce qui m’arrive. Et le nom d’un homme apparaît en 3e position : David Graeber. Cet anthropologue américain commence timidement à fasciner quelques autres internautes sur la toile, qui y voient probablement une réalité dans ses propos, une expérience vécue. David Graeber dénonce et explique les bullshit jobs.



 

 

En gros, il fait la corrélation entre la révolution industrielle du début du 19e siècle et la récente révolution numérique pour expliquer que le capitalisme crée des jobs vides de sens… pour nous faire continuer à travailler.

Selon lui, les bureaucrates perdent plus de la moitié de leur temps à réactualiser leur page LinkedIn ou à planifier leurs prochaines vacances car leur travail n’est jamais valorisé.

D’accord. C’est un fait. Je ne vous cacherai pas qu’il m’est arrivé, au boulot, de laisser mon esprit s’évader. Une fois, devant mon ordi, à réviser ma risk mapping, le correcteur automatique m’écrit « Buriyani » : ce met délicieux à base de riz épicé et cuit avec différents aromates, accompagné de filets de poulet et d’un oeuf dur.  Il était 12h.

À 12h01, je me retrouve sur un site de voyage prête à booker un séjour au Sri Lanka.

Mais, au-delà du bullshit job, qu’il ne faudrait pas confondre avec le boreout, l’on pourrait aborder la notion d’utilité sociale. Et c’est bien là que je rejoins ces trois ladies britanniques – Eilis Lawlor, Helen Kersley et Susan Steed – lorsque qu’elles commencent à évoquer la notion d’utilité sociale dans les métiers actuels. Dans leur publication « A bit rich. Calculating the real value to society of different professions », elles s’accordent à dire que les salaires les plus élevés devraient être destinés à ceux qui seraient les plus utiles dans la société.

Car oui, concrètement, l’auditeur qui se lève tous les matins pour – excusez-moi du terme – faire chier son collègue sur des procédures qu’il maîtrise depuis 10 ans, n’a clairement pas de sens. Les auditeurs se basent sur des probabilités qu’un risque survienne pour pouvoir modifier les habitudes de travail du collaborateur qui, je le répète, fait exactement la même chose sans incidents depuis 10 ans ! Bullshit face.

Les pubs par exemple ; on en voit partout. Le publicitaire dont le rôle serait d’inciter les gens à manger gras ou à s’endetter pour s’acheter la dernière voiture de luxe se révèle finalement bien plus navrant. Son métier est un fertilisant pour une société qui s’éteint à petit feu parce qu’il ne fait que répondre à la sacro-sainte loi du marché…

A l’opposé, il y a notre boulanger. Chaque matin, Monsieur Dupont a 100 baguettes. 60 d’entre elles seront utilisées pour faire de fabuleux sandwichs pour la vente à emporter, 25 à la revente directe aux consommateurs pour apprécier son vin et son fromage et 15 à des professionnels de la restauration pour le service du soir. On s’en fout des chiffres réels. Quelque part, chacun y trouve son compte. Son utilité à la société est indéniable.

Au fur et à mesure, mes missions me laissaient sans appétit. Croiser le DG et prétendre être quelqu’un de haut placé dans l’organigramme n’avaient plus rien d’excitant. Je faisais le travail qui m’était demandé mais avec un goût de hot-dog sans saucisse. L’ingrédient principal manquait.

Réflexion faite, j’ai compris pourquoi ce hot-dog était fade. Il pose le problème de l’éducation des enfants et des jeunes. Que voulons-nous leur transmettre ?

A la sortie d’écoles de commerce, la voie est déjà toute tracée. Nous serons les prochains cadres, on nous promet CDI et une certaine sécurité financière. Nos profils intéressent les multinationales et les banques. Les compétences que l’on acquiert correspondent à celles qu’elles recherchent. Le nouveau marché porteur est le prochain intitulé de leur formation. Et puis, ça rassure les parents finalement.

J’avoue avoir eu ce rêve amer pour satisfaire mes parents. J’avoue avoir voulu quelque chose que je ne mesurais pas. Aujourd’hui, toute cette ambition a disparue. Je ne trouve plus l’envie de continuer… et ça me pèse. Il me fallait changer quelque chose avant qu’il ne soit trop tard !

La question, ici, n’est pas de me reconvertir en boulangère (quoique !) mais plutôt de mettre du sens dans ce qu’on fait. J’ai 25 ans et je me pose enfin la question de savoir qui je veux être plus tard, où et comment je peux me rendre plus utile à la société. Mais ça, c’est une autre histoire. La suite au prochain épisode.