Le Moment Klature : Le Péril Jeûne

Je suis un être plein de paradoxes, je le confesse. Et comme une partie de moi est à peu près bouddhiste et aspire à un mode de vie sain, je tente régulièrement des expériences pour forger la lame de mon corps et de mon esprit. C’était le printemps, je me suis dit pourquoi ne pas faire un peu de nettoyage. Ces fameuses cures détox que moult gens espèrent régler en achetant une boîte de gélules miracle ou une bouteille de smoothie avec écrit Détox en italique dessus. Mais pas moi ! Je suis de l’ancienne école, il fallait que je fasse les choses dans la difficulté, que j’en chie, sinon c’est pas drôle. Le hic, c’est qu’une autre partie de moi aime vraiment… LA BOUFFE RAHAHAHAHA… des steaks avec du bacon par dessus, du fromage, re-du bacon et 1 kilo de sauce ! Oui, quand je ne suis pas ce moine à la con, je suis aussi ce charo de première qui peut taper 3 burgers d’affilée, puis 3 frites et un dessert… oklm !

 

Dans un profond déni de 50% de moi-même, j’ai donc décidé d’entamer un jeûne de 3 jours au jus vert. Les bienfaits du jeûne sont multiples et connus depuis l’antiquité : détoxifier le foie, l’intestin, les reins, le sang… bref se remettre à neuf. Vu que c’est la grande mode ces jours-ci, je partage mon expérience avec vous pour éviter qu’un badaud ne succombe en tentant le coup de manière inconsidérée.  

Jour 1:

8h30 – Je me lève avec la patate, bien décidé à entamer mon expérience. J’avais lu deux ou trois articles sur internet et comme mon frigo n’était résolument pas prêt pour l’aventure, je fonce au nouveau supermarché bio qui a ouvert pas loin de chez moi. Je commence à mater les légumes en cherchant ce que je vais bien pouvoir foutre dans mon jus vert. Au passage je vois surtout des trucs que je n’ai absolument jamais acheté de ma vie, entre autres chou-rave, betterave, chioggia et fenouil. « Mais bordel QUI achète ces trucs ?! » me dis-je. Je me décide quand même à prendre du fenouil.

Arrivé à la caisse avec une botte de carottes, du céleri, du curcuma frais, du gingembre, une courgette, un fenouil, 4 pommes, 2 litres de jus et une bouteille d’eau de coco, la caissière me sort son plus beau sourire Colgate action totale bio (agriculture UE et non UE) et me dit :

« Ça fera 28 euros. »

28 euros !!.. Ah beh heureusement que c’est que 3 jours.

Life Paradox n°1: Jeûner, ça peut coûter cher.

11h – Avec entrain, je mixe mon premier jus de céleri-fenouil-carotte-pomme. Shit, j’ai oublié de mettre du curcuma. La madre ne me le pardonnerait pas mais tant pis. Fier de ma mixture, je porte l’élixir précieux à mes lèvres, prêt à tressaillir de bien-être… mais en fait, c’est dégueulasse ! Je tressaille quand même.

Pour bien appuyer la démarche, j’avale une cuillère à café d’huile d’olive, censée purger mon intestin.

11h30 – Comme je suis un sportif chronique et que je suis blessé depuis quelques mois, je me dis : «  profite de cette occasion pour te reposer et travailler ton corps différemment ». Je pense au Yoga. Je vais sur internet et je trouve tout un tas de tutos avec des nanas au sourire artificiel qui se contorsionnent en leggings fluos devant un bonzaï et un tableau de lotus. Je clique; Namaste qu’elle me dit ! Je réponds Chimichanga et j’entame mon apprentissage de la salutation au soleil.

Life Paradox n°2 : Peut-on faire une salutation au soleil à presque midi ? J’y laisse quasiment un neurone.

Je m’applique pendant 5 minutes, mais finalement ça me gonfle d’essayer de faire les mouvements et de suivre la vidéo des yeux en même temps. Tant pis !

Je télécharge l’album de Damso et je fais du gainage en chantonnant avec vigueur à Sabrina que je lui avais bien niqué sa race (Oh la la !)

S’en suit une séance de travail un peu floue derrière mon ordi.

16h – Jusqu’ici tout va bien. Je prends une tisane et je me fais ermite jusqu’au lendemain en matant Netflix. Mon transit intestinal tient le coup, la force est bien avec moi. La journée se finit tranquillement.

Jour 2:

Je me réveille avec la patate interstellaire. It starts with on vè dlo koko puis Damso-gainage. Je songe à breveter le concept.

11h – Réunion pour un projet événementiel. Je suis sympa et souriant jusqu’à ce que mon interlocutrice sorte une banane parce qu’elle « n’avait pas eu le temps de manger ce matin ». Je prends sur moi. Je suis un type cool.

12h15 – Je passe en ville pour faire une course. Je vois des restaurants absolument partout. Plus j’avance dans les ruelles, plus je m’égare. Les vitrines des boulangeries me font des clins d’œil, j’ai l’impression que tout le monde est en train de bouffer autour de moi. Subitement, je les déteste. Je veux qu’ils crèvent dans d’atroces souffrances. Je croise une petite fille avec un kébab dégoulinant de sauce algérienne, j’ai vraiment envie de lui foutre une balayette du turfu en criant « Tu t’es vue maintenant ?! » mais je me ravise.

En sortant du magasin, c’est encore pire qu’avant. Mon ventre joue les 4 saisons de Vivaldi et je commence à avoir des flashs de bouffe, des images oppressantes. Je me dépêche de regagner ma caisse mais je suis garé devant un burger-bar. Je buggue un moment devant la vitrine. J’ai conscience que le serveur me regarde derrière avec une totale incrédulité mais soudainement je l’emmerde. Le premier qui me fait une remarque, je lui arrache la carotide avec les dents. Finalement, l’humain, ça doit plus ou moins avoir un goût de tartare.

Je me précipite dans ma caisse comme si j’étais poursuivi par les fantômes des ténèbres et je fonce chez moi tout vénère.

15h – J’ai toujours aussi faim,  et je pense encore que l’humain ça doit avoir un goût de steak. Alors que j’ai un gros coup de barre et que je me traîne comme un légume, j’ai un éclair de lucidité :

Spoiler alert

Je suis le patient 0 de The Walking Dead. Celui par qui tout ce merdier a commencé. Oui, fans de la série, c’est bien la sombre vérité. Toute cette histoire de zombies a commencé parce que j’ai voulu faire un jeûne de 3 jours.

15h30 – Je me refais un verre de jus vert. Ou un vert de jus verre, je ne sais plus trop. J’ai faim et c’est toujours aussi dégueulasse.  Je souris quand même après avoir bu mon verre de jus car dans le fond je suis un peu fier de moi.

16h – Méditation sur fond de flûte de bambou. Merde je suis un cliché. Je retrouve le chemin de la sérénité. Je sens que je sortirai grandi de cette épreuve.

18h – ma copine rentre du boulot. Elle a faim et elle se prépare des tartines avec du fromage. Je lui en veux à mort… puis je pense à la bouffer.

20h – mon chat miaule parce qu’il a faim. En bon humain apprivoisé je lui donne ses croquettes et je le regarde manger avec nonchalance. Je lui en veux à mort… je pense à le bouffer.

21h – Je suis blasé, dans mon canapé. J’ai envie de fumer un gros niaks mais ça ferait rentrer des toxines dans mon organisme en rémission. Pour me consoler, je bois une soupe de légumes verts.



22h – Je me dis qu’aller dormir le plus vite possible me ferait du bien.

Jour 3 :

Encore la patate. C’est agréable, en plus zéro pâteuse, l’impression d’être léger. Je prends mon verre du matin et re-Damso- gainage.

C’était si bien parti pour que tout se passe comme prévu mais la réalité revient me gifler au visage. J’ai une initiation sportive à assurer dans la journée, et je travaille toute la nuit suivante.   

15h – Je vais assurer mon entraînement. Doooooucement, pour pas cramer trop de réserves.

Je ne peux pas me résoudre à abandonner si près du but ; mon cerveau fait des tonneaux. J’ai conscience que ça va être complètement épuisant alors le doute s’immisce dans mon cerveau. Et là c’est le drame.

Le doute. Ce virus pervers capable de ronger la carapace de ma volonté, de faire se dérober le sol sous mes pieds.  

16h – Je serre les dents, en refusant ma défaite. Je me sens comme un finaliste de Koh-Lanta et je fais tout pour ne pas tomber du poteau quand bien même ma chute serait inéluctable.

18h – Je comprends finalement que le jeûne n’en vaut pas la chandelle si je dois faire une syncope le soir au taff. Je ravale ma fierté et accepte mon sort tel un samouraï.

19h – Il est 19h lorsque je me fais hara-kiri. Ça commence par une salade et un peu de fromage. J’aurai tenu 2 jours et 19h, je suis une légende.

Je pensais qu’il y aurait un avant et un après clair à cette histoire. Que nenni ! Le lendemain soir je devais céder à un burger et des frites, ce qui n’est pas vraiment la marche à suivre. Tu cherches la morale à cette histoire ? Je pourrai te parler de cette hésitation perpétuelle entre besoin de contrôle et élans de liberté effrénée. Il  y a de cela dans mon histoire, c’est vrai. Sinon tu peux aussi accepter que tu aies perdu ton temps à lire l’histoire d’un sombre enfoiré qui a voulu tenter un trip healthy. Ce ne sera pas pire que d’avoir maté D8 ou NRJ 12 aux heures impromptues. Toutefois à l’heure où les jeûnes sont la grande tendance, il convient de s’interroger sur le bien fondé de ces pratiques, sur l’art et la manière. J’ai appris à mes dépens qu’il ne faut pas se lancer dans ce genre de challenges à tâtons.

On comprend aisément l’ampleur de cette mode quand la liste des aliments cancérigènes et néfastes pour nos faibles organismes se rallonge chaque jour un peu plus, tout comme le stress endogène qui nous oxide. Le hic c’est que dans nos modes de consommation, on a perdu la précieuse notion de modération. Si le jeûne fait son grand retour, c’est d’abord que l’on ne s’est jamais autant adonné à l’excès. Du coup on se met à rêver de solutions radicales, de grands nettoyages… sauf que ça ne marche pas comme ça. On ne mange pas une pizza le lundi, puis effectue un jeûne de 3 jours pour manger un McGoulou le vendredi (surtout pas). Il faut d’abord préparer son corps à manger moins, lui apprendre à cesser sa boulimie. Donc jeune padawan, si tu veux tenter l’aventure privative, renseigne toi-bien avant.

Pour ceux qui réussiront à passer le niveau 1, je vous présente l’étape suivante :

LE RESPIRIANISME, une méthode qui consiste à “ne plus s’alimenter du tout” comme en témoigne un adepte du mouvement qui boit uniquement du café depuis 13 ans… LOL voilà, voilà.

Moi dans toutes cette histoire, j’ai surtout appris que les légumes c’est important mais que le céleri c’est vraiment pénible.