Le Moment Klature : Syndrome de Peter Pan et boulimie de l’entrepreneur

Tu veux faire quoi quand tu seras grand ? La sempiternelle question qui hante tous les enfants de cette planète avant que le voile enchanté ne commence à se dissiper à grands coups de pluie acide. D’aussi longtemps que je me souvienne, je voulais juste me sentir libre… ou alors je voulais tout faire. J’étais curieux, touche-à-tout et j’avais vraiment envie d’être toutes les versions possibles de moi-même : le cascadeur, l’aventurier, le biologiste, l’homme d’affaires, le poète, le paléontologue, l’agent secret, etc. Quand je le disais, je le pensais et tout cela me paraissait totalement crédible.

“L’homme est condamné à être libre” Sartre, L’être et le Néant, 1943

“LOL” Yoan C., Constat, 2017

Le petit bonhomme que j’étais devrait apprendre plus tard que les chemins de la liberté sont tortueux. Le système scolaire français est organisé pour trier les jeunes pousses. Son but n’est pas l’épanouissement de chacun mais plutôt de s’assurer que chacun devienne un rouage utile du système en fonction de ses aptitudes de telle sorte que l’on est rapidement dirigé vers des filières. Et pour être sûr qu’on ne perde pas trop de temps en rêverie, le système a mis en place les conseillers d’orientation, nos Agents Smith de niveau 1.

Le conseiller d’orientation est généralement une personne à mi-chemin entre le documentaliste et le Grinch, qui se fait bien chier dans sa vie car au lieu de suivre ses rêves de gosse, a fini… conseiller d’orientation. Du coup sa seule ambition est de faire taire la tienne.

Moi par exemple, arrivé en seconde je voulais faire une école de cinéma. La conseillère d’orientation m’a simplement rétorqué : “Ca ce n’est pas un vrai métier ça, tu ne trouveras jamais un travail avec ça,” avant de me rediriger vers un BTS info-com à l’instar d’un tiers du lycée… Non mais je veux être réal, de quoi tu me parles BTS info-com…

Deux ans plus tard et mon bac en poche, je ne savais plus quoi faire entre fac de bio, BTS info-com, prépa commerce et pompier de Paris. La seule lubie de garder un maximum de portes ouvertes a finalement motivé le choix de la prépa commerce. Pouvoir choisir, pour moi c’était la clé. J’ai passé mes concours, intégré l’école que je voulais, parcours linéaire jusque là.

Le hic c’est que je réussissais mes études, mais sans saveur. Mon esprit créatif m’avait poussé à me persuader que travailler dans la publicité ou le marketing du cinéma serait une option intéressante, mais chacun de mes cours me semblait être soit du bon sens soit de la vaste fumisterie. En marge de tout ça, les sports de combat, les combines diverses et les femmes étaient mes seules vraies sources de plaisir.  

Stage après stage, mon envie de travailler dans la publicité ou le cinéma s’est évanouie par crainte d’être écœuré de ce que j’y appréciais. L’ultime stage de mon parcours, dans un cabinet de conseil parisien m’avait assuré de ce que je ne voulais pas devenir. Une seule chose m’apparaissait alors comme une évidence dans cette vie : je ne ferai pas semblant.

J’ai donc écouté une voix qui criait en moi depuis l’enfance, celle qui me disait : « Sois ton propre patron. »

“Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme” – William Ernest Henley, Invictus, 1875

“Venez-comme vous êtes” – Ronald McDonald, Lettre ouverte aux jeunes diplômés, 2008

Trois ans plus tard, me voilà diplômé d’un Master of Science in Entrepreneurship and Innovation Management avec mention spéciale du Jury tellement je suis bon. Si l’intitulé t’écorche l’œil, sache que moi aussi. Et tous ceux qui ont essayé de déchiffrer les termes sont morts lentement dans leur vomi. A ce moment-là, je ne suis mû que par une unique ambition : créer ma boite et être mon propre patron. De toute façon, contrairement à mes collègues des autres Masters, je n’ai pas de stage de fin d’études ; le fameux stage pré-embauche. Après deux tentatives de création d’entreprise avortées me voilà au chomdu.

C’est ici que tout commence…

Le syndrome de Peter Pan (parfois nommé complexe de Peter Pan ou puer aeternus et abrégé SPP) est une expression utilisée pour désigner l’angoisse liée à l’idée de devenir adulte et le désir associé de rester enfant, et plus généralement pour caractériser un adulte immature, en référence au personnage, archétype du garçon qui ne voulait pas grandir créé par J. M. Barrie.

Cet article ne traite pas vraiment du syndrome de Peter Pan. Je reprends allègrement le terme à ma sauce tant il est vrai que l’adulte que je suis essaie de ne pas trahir les espoirs de l’enfant d’hier ; à savoir : rêver, croire en mes rêves, croire en ma capacité à les réaliser, et par-dessus tout croire en mon auto-déterminisme.

Je me souviens d’une discussion avec ma sœur aînée, qui se demandait quand je grandirais et prendrais mes responsabilités. Et moi de lui expliquer que rester intègre ce n’est pas de l’immaturité, et d’insister sur le fait qu’elle, en dépit de sa situation confortable, travaille pour des ingrats sinon des enculés et qu’elle néglige son épanouissement au demeurant. En fait on avait tous les deux raisons, mais les limites de mon argumentaire se dessinèrent quand elle me rappela gentiment qu’elle et « sa situation » étaient les garants de toutes mes demandes de logement, de prêt bancaire, etc.

“Rêver c’est bien, mais bon l’argent c’est mieux. Donc pour bien faire, j’ai dû faire les deux” – Damso, Mobali.

Après un an de projets d’entreprise n’aboutissant pas, j’ai envisagé une réorientation vers le sport, mon fidèle allié. Mon frigo était vide, alors financer ma reconversion était difficile. J’ai dû me résoudre à retourner vers le marché de l’emploi. J’ignorais encore à quel point ledit marché m’était hostile à présent. Sur 60 candidatures, mon jobomètre oscillait entre “Désolé vous êtes trop qualifié pour le poste” et “Nous cherchons quelqu’un avec plus d’expérience terrain”. Bac+5 et on me refusait partout. Merde ! Je n’avais pas vraiment envie de jouer à ce jeu pompeux de jeune diplômé. Avec moi il n’y aurait ni lèche, ni hypocrisie servile. Je vaux mieux que ça.



Tant pis, j’allais suivre mon nindo d’entrepreneur. J’ai commencé par créer une association sportive, que j’administrais et encadrais simultanément. C’était censé n’être qu’une étape au sein d’un projet plus ambitieux. Or voilà que deux ans plus tard, je suis toujours aux commandes de mon association et je galère à la faire évoluer vers une forme sociétaire pour la simple et bonne raison que ce serait moins rentable.

Situation délicate que celle où l’on a envie de faire naître et voir évoluer des projets, et le simple impératif de gagner de l’argent pour vivre. Ca fait de la débrouille une règle de survie.

La question gênante : “Tu fais quoi dans la vie ?

Je suis débrouillard à jamais.

C’est à cause de cette dualité que je me suis retrouvé à cumuler des casquettes de façon inconsidérée : gestionnaire et coach pour mon association, artisan, rédacteur pour plusieurs sites, multi-porteur de projets, et veilleur “polyvalent” de nuit dans un hôtel. D’ailleurs, au moment où j’écris ces lignes, il est 4h30 du matin et j’installe simultanément le petit-déjeuner pour une cinquantaine de personnes.

Le mélange de frustration entre les projets qui virevoltent dans mon esprit et ma situation de diplômé niveau Bac+5, obligé de travailler de nuit comme veilleur pour payer ses factures a créé petit à petit les conditions de ma boulimie. Je DOIS faire évoluer mes projets pour ne pas rester porteur de projet ad vitam MAIS comme je ne sais pas sur quel cheval prioriser, j’essaie de tous les entraîner simultanément.

J’ai beau savoir que cette conduite est dangereuse, je continue de m’y employer. Courir tous mes lièvres à la fois, nourrir tous mes rêves comme si cela pouvait mener à autre chose que du surmenage… mais je refuse tout simplement de me résilier (un peu comme un abonnement Viadeo premium)*.

En vérité, je prends plaisir à ça. Un plaisir d’enfant. Oui, à quoi bon se mentir, il y a une forme de puérilité dans mon attitude. Créer des projets, définir des stratégies m’exalte. Je me sens aventurier en ce sens que tous les défis sont encore devant moi. Pour autant, j’ai envie de voir un de ces projets sinon tous, atteindre son plein potentiel et devenir une entreprise florissante. Est-ce que ça calmera mon appétit ? Je ne saurais dire.

Tout cela est-il symptomatique d’une génération qui n’a plus droit à la sécurité de l’emploi, et dont les mythes s’écroulent petit à petit ? Une génération condamnée à s’inventer, à se ré-inventer ou à crever… éventuellement d’ennui.

“Ce qui est en mouvement ne peut-être arrêté” – Gandalf, La Communauté de l’anneau, 2001

“Uuuuurh Aaaaarh” – Chewbacca, à la mort d’Han Solo, 2015

Je sens bien que la fameuse génération Y, dont je fais partie, ballotte entre les espoirs de l’enfant d’hier et le pragmatisme désenchanté de la vie d’adulte. On est en plein dans l’Adultariat, pour reprendre la définition de Samuel KRAMRR. On s’est extirpé de la caverne de Platon pour constater combien le monde court à sa perte à grandes enjambées. Or dans l’idée d’entreprendre, il y a celle de liberté. Celle d’ouvrir et de parcourir un chemin vierge et plus important encore, de redonner du sens à chacune de ses actions. Que les projets fonctionnent ou pas n’est pas si grave pour peu qu’on prenne plaisir à essayer.

“Ne jugez pas chaque jour sur ce que vous récoltez, mais sur les graines que vous semez” – R. L. Stevenson

*Pique gratuite car ils m’ont bien fait chier avec leur conditions de résiliations

 

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