Relations karmiques, schadenfreude et pensée alternative

« Ça se sent ce qui est vrai, ça se sent ! »

Voilà, c’est dit. Les infos, c’est au feeling. Déterminer la véracité d’un propos, ça se passe entre ton cœur et tes boyaux. Juste besoin de ton couteau et de ton instinct. Allez, je reconnais qu’il est facile de se moquer des zozos de l’extrême droite qui respirent et se nourrissent à grandes louchées de conspirations sur le grand remplacement et l’imposition de la Sharia en France. Ils sont aisément identifiables et avouons-le, schadenfreude oblige, on se régale de les voir se vautrer.

J’espère que cette vidéo mignonne t’a fait marrer, mais si tu as partagé le dernier article d’« esprits science métaphysiques », « sain et naturel » ou « on sait ce qu’on veut qu’on sache » dans les dernières 24 heures, sache que je te mets dans le même panier…

Nan, mais te vexe pas ! Pars pas tout de suite… ou au moins lis cet article sur les biais de confirmation avant quitter la page.

Les sites conspirationnistes sont légion et *spoiler alert* ne ressemblent en rien à ces sites bizarres tenus par des nerds aux cheveux gras habitant le sous-sol de leurs parents (bonjour clichés) et où l’internaute lambda n’oserait pas promener son curseur de peur d’infecter son dernier MacBook Pro Retina hors de prix.

Non, les tenants du conspirationnisme sont bien organisés et super actifs sur les réseaux sociaux. Ils se partagent l’affiche entre sites de « réinformation » censés donner des versions « non-biaisées » de l’actualité, et autres sites de « pensée alternative » centrés sur la santé, le bien-être, avec un penchant assumé pour les secrets et scandales de la médecine moderne. Rien que ça.

Bon, viens on s’éloigne des chemtrails deux minutes parce que ça t’enfume les neurones. Je sais que dès qu’on aborde le sujet, la grande question c’est si, oui ou non, on peut totalement faire confiance aux médias traditionnels ?

Les médias nous mentent !

La réponse ne va pas te plaire mais, oui et non. Les médias sont tous plus ou moins biaisés parce que… surprise… les médias sont tous gérés par des êtres humains qui souffrent des mêmes biais de confirmation que toi. La concentration des médias aux mains de quelques grands groupes (une pensée émue pour les Guignols de l’Info), n’aide pas non plus à croire en leur indépendance non plus. Mais !

Médias français : qui possède quoi – capture d’écran du Monde Diplomatique (DR)

Les journalistes (enfin ceux avec un minimum d’honnêteté intellectuelle, hein) sont formés pour présenter les faits remis dans leur contexte. Dès que l’on s’écarte du factuel, ne serait-ce que d’un iota, il s’agit d’une opinion ou de spéculations. Par exemple, dire que Pujadas n’est pas un journaliste relève de mon opinion, mais d’aucuns argumenteraient que c’est un fait.

Hélas, même en se concentrant sur les faits, il est encore possible de les dévoyer ou de les faire mentir… un peu comme lorsque la presse insiste sur les millions de cube d’eau gaspillés à cause de la canicule sans parler du manque d’infrastructures qui pousse les jeunes de banlieue à ouvrir les bouches d’incendie pour lutter contre la chaleur.

Alors oui, je comprends grandement ta détresse et le besoin de trouver des informations qui auraient un fond de vérité en elles. Avec des mots pleins de sagesse, Mark Twain disait que lorsqu’on ne lit pas la presse, l’on ne s’informe pas, mais que lorsqu’on la lit, l’on est mésinformé. Encore heureux donc qu’il nous reste ce truc fantastique qu’est notre cerveau pour faire la part des choses, non ? Non. Ben non, alors…

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Les licornes du net

Je m’émerveille tous les jours du miracle qu’est Internet. Sans rire ! Pouvoir disparaître dans les profondeurs du web pour littéralement découvrir les pensées du monde est en soi extraordinaire. Le pouvoir informationnel des réseaux sociaux pour les personnes avides de news comme moi est une bénédiction et même si je voulais donner moins de mon temps a Zuckerberg et Co., je ne le pourrais pas.

Comme n’importe qui d’autre, j’ai construit ma bulle informationnelle sculptée avec patience par les algorithmes de Facebook, Google et tous les géants digitaux qui ont décidé que les dernières jérémiades de Katy Perry valaient bien deux minutes de mon temps de cerveau disponible. Elle n’est pas parfaite mais j’en sors volontiers parce que confronter ses points de vue est important.

Oui, ça me pique de lire la presse de droite – n’oublions surtout pas que je suis une bobo-anar de gauche – mais cela permet aussi de comprendre des schémas de pensée diamétralement opposés aux miens. Toutefois, passé le petit moment d’agacement lorsque je tombe sur un article de « sain et naturel » et autres, c’est surtout mon incompréhension qui domine.

Au-delà des articles inoffensifs du genre « les 10 signes que les [insérer signe astro au choix] sont des personnes exceptionnelles » faits pour booster des egos en mal d’amour, je suis toujours grandement étonnée que l’on puisse donner une tribune aussi large à des sites dont les informations ne se basent volontairement que sur des demi-vérités quand ce n’est pas sur du vent.

Je vous invite à prendre quelques minutes un jour pour véritablement faire le tour des articles proposés sur ces sites. Morceaux choisis : comment guérir son cancer grâce au jeûne thérapeutique, le fameux lien entre vaccin et autisme qui disparaît puis refait surface depuis plus de 30 ans ou, petite pépite, les vérités sur le VIH qui *en réalité* ne serait pas contagieux (j’espère que t’es en train de t’arracher les cheveux).

Le modus operandi est identique : prendre des faits indiscutables pour les interpréter à la lueur de croyances souvent basées sur l’idée paranoïaque que toutes les figures d’autorité nous mentent tout le temps. C’est malin ça. Jouer sur nos peurs et notre propension à la psychose collective pour inoculer le doute. Je veux dire, le parent qui ne paniquerait pas à l’idée d’empoisonner son enfant à coups de vaccin toxique ne devrait peut-être pas être parent. Mais je dis ça…

C’est un faux procès que d’accuser la presse de couvrir tous ces « mensonges ». Les moins jeunes (aïe) se souviendront de la folie autour de l’amiante dans les années 90. On – traduire : les conspirationnistes – n’ont eu de cesse de dénoncer l’attitude « trouble » des médias. Mais est-ce que tu sais depuis quand on parle des dangers de l’amiante dans les journaux ?

Au moins depuis 1970…

La presse spécialisée et de société relayait déjà depuis au moins 20 ans les évolutions de l’affaire… c’est le changement dans le traitement de l’information qui a fait de l’amiante le scandale sanitaire de la décennie après celui du sang contaminé. Et pourquoi ? Parce que les associations de lutte ont exercé une pression sans précédent sur les médias, apportant au passage des preuves scientifiques irréfutables pour contrecarrer les sources officielles.

C’est là que le bât blesse : les journalistes dépendent de la crédibilité de leurs sources. Ces derniers écrivent avec les informations à leur disposition, devant non seulement faire le tri entre ce qui est susceptible d’intéresser le grand public, mais aussi choisir les sources les plus fiables.

Je doute que les rédactions derrière les Panama Papers auraient passé un an à investiguer Mossack Fonseca si les 2,6 To de documents confidentiels qui leur avaient été délivrés ne venaient pas de canaux d’information plausibles. Si on les écoute, des whistle blowers, il y en a tous les coins de rue ; ce n’est pas parce que Maurice de la compta a aperçu le relevé bancaire du patron une fois qu’il a démantelé une filière de blanchiment de fonds. On ne peut pas, en toute conscience, créer des mouvements de panique quand il n’y a pas lieu d’être.

La vérité est certainement ailleurs

Si tu te demandes pourquoi ça me tient tant à cœur, c’est bien simple : la dissémination de fausses informations, d’informations biaisées, tronquées, manipulées, basées sur des croyances, des a priori, voire sur une incompréhension, est irresponsable quand ce n’est pas tout simplement dangereux.

L’article qui m’a le plus interpellée est celui sur les 10 prétendus mensonges sur le SIDA. Ce dernier s’ouvre sur la vidéo d’une interview datant des environs de 2009 du Dr. Etienne de Harven à la télévision Belge. De Harven, dont les recherches sont centrées autour du cancer, vient défendre son livre « Les 10 plus gros mensonges sur le SIDA ». Considère de Harven comme la caution scientifique qui justifie le propos.



Etienne de Harven
Etienne de Harven

Il est accueilli par Jacques Lemaire, alors présentateur de la RTBF et accessoirement amateur de théories du complot. Tout de suite, Lemaire pose le contexte et oppose de Harven au Dr Luc Montagnier, biologiste et virologue, co-lauréat avec Françoise Barré-Soussini (complètement occultée d’ailleurs) du Prix Nobel de physiologie ou médecine pour leur découverte du VIH en 1983.

Lemaire attaque : « Le Dr Montagnier ne vous aime pas », pavant la voie à de Harven pour se faire valoir comme la voix de « la dissidence ». La dissidence a ce petit quelque chose de révolutionnaire, tu vois. Voilà donc de Harven, victime et héros à la fois, meneur de front rebelle d’un courant d’opinion marginalisé. Le terreau du complotisme.

L’article poursuit, résumant les 10 mensonges point par point. Je ne les passerai pas en revue. Je serais bien désolée qu’il faille annoncer à ma mère que j’ai fait une overdose de stupidité… et puis les frais de rapatriement, ça ne rigole pas.

Outre le fait que cet article sous-entende que les poppers seraient à l’origine de la maladie, qu’être déclaré séropositif ne voudrait pas dire que l’on soit infecté… et d’ailleurs que le VIH n’est pas réellement contagieux, mais quand bien même, c’est mieux de ne pas savoir que l’on est malade parce que… le stress ! OKAY…

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Des mystifications réfutées par la communauté scientifique à maintes reprises. Quand je pense aux ravages physiques et psychologiques de la maladie, l’opprobre dont sont parfois toujours victimes les malades, les déchirements qu’a causé et cause encore cette épidémie… je ne peux que bouillir.

Rends-toi compte, il a fallu 30 ans pour que l’on soit en mesure d’offrir des traitements – certes imparfaits – mais efficaces aux séropositifs ; 40 ans pour éduquer des populations qui continuent malgré tout à avoir des comportements à risque, et on est encore loin de pouvoir totalement en venir à bout.

Prends 30 secondes et mets-toi à la place de quelqu’un en recherche d’information ; un jeune qui n’aurait pas la chance de pouvoir en parler avec ses parents ou à l’école, ou encore quelqu’un qui viendrait d’apprendre sa séropositivité… et voilà qu’on leur explique, dans un contenu ayant tous les aspects de la vérité, qu’il n’y aurait en fait aucun danger. Si tu sens que les infos que tu lis sont vraies, j’espère que tu sens aussi où est le problème. Tu les sens, les conséquences dramatiques ?

Menfin, l’on sait bien que de toute façon, le VIH a été créé de toutes pièces pour, au choix, réduire la population mondiale ou tuer les Noirs – on ne sait plus trop bien – enrichir l’industrie pharmaceutique et les fabricants de capotes.

Il n’y a rien de plus cynique et cruel que d’exploiter l’espoir et les peurs d’autrui… ce que ces sites accusent les institutions censées garantir notre bien-être de faire exactement. On en sait quelque chose avec le Chlordécone aux Antilles Françaises, merci bien.

La recherche prend du temps et ce n’est qu’au nombre des années que l’on peut se rendre compte avec justesse des conséquences de nos avancées scientifiques. Il n’y a pas si longtemps, le plastique était un symbole de progrès ; avant que l’on finisse par réaliser que la planète payait le prix de nos excès. Pourtant je parie que tu en as plein ta cuisine, des sacs en plastique, me trompé-je…

Plus récemment, le scandale des tampons toxiques a remis quelques pendules à l’heure. Au-delà des chocs toxiques, il est particulièrement inquiétant de ne pas connaître la composition exacte de ces objets qui représentent une part non négligeable de l’hygiène féminine. Pourtant, jusqu’ici, pas une seule mention du phénomène… rebelles de l’opinion vous avez dit ?