Et toi, tu dois porter le voile ?

« Oui, mais tu dois porter le voile là-bas ? »

Quand mes interlocuteurs apprennent que je vis dans un lieu aussi « exotique » que le Koweït, c’est souvent la première et seule question qui leur vienne immédiatement à l’esprit.

Une fois rassurés que non, on passe généralement ensuite aux félicitations d’usage, parce que j’ai visiblement beaucoup de courage d’être partie m’installer dans un endroit qui ne serait ni Dubaï ni Doha, traduire : un peu plus civilisé.

Génération Jamais sans ma fille ?

Lorsque j’ai annoncé à ma mère que je passais des entretiens pour un boulot à Koweït City, sa réaction s’est rapprochée peu ou prou de : « QUOI ? Et le droit des femmes ?! » en pensant certainement que j’allais au-devant de graves dangers. Bonne question maman ! Mais je crois qu’il faut que tu arrêtes de penser à Jamais sans ma fille à chaque fois qu’on parle du Moyen-Orient.  

Il est certain que d’un point de vue occidental et « démocratique », le Moyen-Orient n’est pas réellement le modèle auquel on aspire… enfin sauf quand il s’agit de profiter du pétrole ou de l’argent du pétrole. Mais qui suis-je pour juger, eh ?

Alors que l’Arabie Saoudite et l’Iran imposent encore le voile ou le niqab à leurs ressortissantes, les autres pays du Golfe sont un peu plus souples sur la question. J’admettrai volontiers que les premiers temps ont été étranges ; croiser des flopées de femmes en niqab quand on en n’a pas l’habitude, ça peut perturber. Nombreuses sont celles qui choisissent le hijab plutôt que l’abaya et le niqab. Et toutes aussi nombreuses sont celles qui choisissent de s’habiller à l’occidentale, quelles que soient leurs raisons.

Toutefois, si ça devait rassurer certains d’entre vous, à moins de visiter une mosquée, les expatriées n’ont aucune obligation de se couvrir le chef pour respecter la coutume locale (sauf en Arabie Saoudite et en Iran, bien entendu).

En revanche, il est conseillé de se vêtir modestement : pas de robes ou de jupes trop courtes, rien de trop moulant, etc. Enfin… tout ça, c’est en théorie. La réalité est quelque peu différente. Disons que ça dépend surtout de la zone où l’on habite. Une mini-jupe passera moins bien (euphémisme) à Jahra qu’à Salmiya.

Pas la peine de jouer les indigné-e-s féministes : les occidentaux ont aussi l’insulte facile dès qu’une fille a le malheur de porter quelque chose qui remonterait ne serait-ce qu’un peu au-dessus du genou. Oui, même toi !

Le conditionnement est une chose puissante. Avant de partir, mes petites recommandations en poche, j’ai fait le plein de vêtements plus ou moins amples pour ne pas me sentir gênée. Une fois sur place, je me suis souvent surprise à écarquiller grand les yeux en voyant les tenues des locales ou d’expatriées installées depuis bien plus longtemps que moi. Deux ans et cinq mois plus tard, j’ai encore l’audace de m’étonner de certains vêtements vendus en magasins, tout en me baladant en leggings (ne juge pas) dans les rues de Koweït City. Tout va bien !

Et puisqu’on parle de mode et de fashion, un jour quand vous avez le temps, googlez « Khaleeji fashion ». Hijabi ou non, les femmes du Golfe ont un goût indéniable pour la mode et c’est glorieux ! Soyons honnêtes, je suis bien trop fainéante et la nature m’a complètement zappée quand il a s’agit de patience, alors jamais je n’investirai une minute de mon temps à faire tout ça, mais elles ont vraiment toute mon admiration.

 

 

Oui bon, mais les droits ?!

C’est bien sympa tout ça, mais la mode ça ne fait pas avancer les droits. Commençons donc par le droit de vote, puisque c’est un indicateur plus facilement comparable. Le premier état du Golfe à accorder le droit de vote aux femmes est le Qatar, en 1999. Le pays de l’oryx est suivi par le Bahreïn en 2002, Oman en 2003, le Koweït en 2005 et les Emirats Arabes Unis (oui, là où se situe Dubaï et Abou Dabi) en 2006. Grand dernier du lot, l’Arabie Saoudite en 2011 ; aux élections locales de 2015, une vingtaine de femmes ont été élues. Tout progrès est bon à prendre, n’est-ce pas ?

 

 

Il ne faut pas oublier que la plupart de ces états sont tous récents… souvent nés de tractations avec les Britanniques dans les années 60-70. Nous sommes d’accord, cela n’excuse rien, mais rappelons que la France n’a accordé le droit de vote aux femmes qu’en 1944. La France, donneuse de leçons ? Naaaah…

Je sais, je sais, le droit de vote ne signifie pas en soi que les femmes sont aussi « libres » que chez nous. C’est très vrai ; on pourrait parler pendant des heures des lois de gardiennage qui restreignent les Saoudiennes pendant des heures.

De manière générale, la représentation paritaire des femmes dans les instances de décision a encore beaucoup de marge de progrès. Selon un rapport du Parlement Européen, en 2014, la proportion de femmes parlementaires n’excédait pas 25% en Irak et 15% de femmes occupaient un rôle de ministre à Bahreïn pour ne prendre que ces exemples-là. Cependant, en parallèle, le Parlement Européen comptait environ 36% de femmes dans ses rangs à la même époque.



Croyez-le ou non, dans les pays du Golfe, ce sont bien les femmes qui sont le plus déterminées à poursuivre des études universitaires et qui, de plus en plus, démarrent leurs propres sociétés. Au Koweït, une de mes amies a dû batailler ferme pour que ses parents acceptent qu’elle parte faire un master aux Etats-Unis, au prétexte qu’une fille/femme ne devrait pas se retrouver seule sans la protection d’un père ou un frère ou un oncle… enfin un homme de sa famille. Je suppose qu’aux croyances religieuses sont venues s’ajouter les peurs de parents inquiets et forcés de constater que leurs enfants grandissent et deviennent indépendants. Au pire de la bataille, j’ai bien cru qu’elle couperait les ponts avec ses parents. J’ai parfaitement conscience que si tout est bien qui finit bien pour elle, ce n’est pas le cas pour d’autres.

 

Donc c’est vrai, ils sont quand même super en retard !

Arrête donc de faire ton hypocrite me diras-tu, cher lecteur. Et tu m’avanceras certainement l’argument des crimes d’honneur et des mariages forcés. Et ce que je répondrai est que les pays du Moyen-Orient (et à majorité musulmane, parce que c’est de ça qu’on parle vraiment, avoue) n’ont pas vraiment le monopole de la chose. Ce serait oublier que ces crimes d’egos masculins blessés étaient parfaitement tolérés par l’Europe Catholique et continuent de faire des victimes encore aujourd’hui. Dans le monde, une femme sur trois serait victime de violences et en France, une femme meurt tous les trois jours sous les coups de son compagnon. Mais ce n’est pas pareil ! J’oubliais les racines judéo-chrétiennes de l’Europe !

Quant aux mariages forcés, ou les mariages de jeunes filles très jeunes, il faut encore revoir notre copie. Aux Etats-Unis – grands meneurs de la guerre contre l’axe du mal – plus de 248,000 enfants (en majorité des filles dont certaines n’avaient que 12 ans) ont été mariées entre 2000 et 2010. D’ailleurs, des 50 états, 27 n’ont aucune loi encadrant l’âge minimal requis afin de contracter un mariage. Go America!

 

Il y a bien un problème pourtant…

Si tu as l’impression que je trouve des excuses et défend les pays du Moyen-Orient bec et ongles, détrompe-toi. Ce que je dénonce, c’est l’hypocrisie dont on fait preuve sans même parfois s’en rendre compte. Il est plus facile de pointer le voisin du doigt que de voir ce qui ne va pas à la maison. Pour moi, il est hors de question de comparer, distribuer des bons points et faire comme si tout allait bien en Europe au prétexte que ça aille moins bien dans une autre partie du monde.

Il existe bel et bien un problème et il est commun au monde entier : considérer les femmes comme des êtres inférieurs, incapables d’indépendance ou en capacité de prendre soin de leur personne. Point, barre.

Ca passe par autant de choses que les violences physiques (ce qui inclut les violences gynécologiques s’il fallait le rappeler) ou morales, l’absence de représentation dans les hautes instances de prise de décision dans le monde politique ou économique, l’absence d’égalité salariale qui force et perpétue la dépendance des femmes et toutes autres formes de discriminations subjectives basées sur le genre. Et puis surtout, l’absence de choix.

Je crois que c’est ce qu’on oublie quand il est question du droit des femmes à disposer d’elles-mêmes. Tout n’est qu’une question de choix. Je trouve tout aussi absurde qu’un pays puisse imposer le port de la burqa, qu’un pays puisse interdire le burkini par exemple, si on doit revenir sur la question qui semble fasciner tous ceux que je rencontre.

 

 

Chaque homme que je rencontre veut me protéger. Je ne vois pas de quoi. – Mae West

Moi non plus, ma pauvre Mary Jane. Moi non plus.