Féminités : la marche de King Kong

Je suis la troisième sœur d’une famille de filles. Mon père a été élevé par sa mère, divorcée à 22 ans dans les années 50, c’était une femme en avance sur son temps qui a largement influencé son éducation. J’ai ensuite moi-même été éduquée par ma mère et ce père qui ne faisait pas de différence entre les genres.

Malgré cet entourage très progressiste et féminin, je suis arrivée à l’âge adulte avec une méfiance accrue envers les femmes. Souvent la première quand il s’agissait d’en critiquer une, j’étais plus dure avec mes amies que mes amis. Je ne leur laissais passer aucune erreur lorsqu’elles me décevaient dans leur amitié et surtout je refusais toute marque de leur affection, sans trop pouvoir expliquer d’où provenait cette différence de traitement.

Jusqu’au jour où tout a changé.

King Kong théorie : l’électrochoc.

On a toutes en tête cette horrible réflexion qu’on a pu entendre, ou dramatiquement dire nous-même en apprenant le viol d’une femme : « En même temps, vu ses fringues, elle l’avait sans doute cherché ».

En stage chez un éditeur à l’époque, j’ai eu la bonne idée d’exprimer une expression équivalente à table devant ma responsable. Hé bien je ne le regrette pas car cette sortie a complètement changé ma vie.

Outrée par mes propos, me demandant comment je pouvais être sexiste envers mon propre genre, elle m’a prêté le lendemain le livre King Kong théorie de Virginie Despentes.

« J’écris de chez les moches, pour les moches, les vieilles, les camionneuses, les frigides, les mal baisées, les imbaisables, les hystériques, les tarées, toutes les exclues du grand marché à la bonne meuf. »

Cette première phrase m’a assommée.

 



 


A travers des suites de punchlines acidulées et d’anecdotes plus glauques les unes que les autres sur sa vie, comme l’histoire de son viol quand elle était adolescente, Despentes m’a mis en pleine face ce que je n’osais pas penser sur le sort des femmes dans la société française et ce, sans aucune lamentation : discriminations au travail, statistiques ridiculement élevées du nombre de viols et violences conjugales, inégalités en fonction de la force physique, culpabilisation des féministes face à la mode de la remise en question de la virilité et j’en passe. Si la femme française est perçue comme un symbole d’émancipation à l’étranger, est-elle aussi libérée qu’on ne le croit aujourd’hui ?

 

La première chose que ce livre m’a permis, a été de me réconcilier avec mes consœurs de genre : les stigmates sur les femmes nous scient suffisamment la planche pour qu’en plus je la saisisse moi-même!

Évoluant dans un monde du travail dominé par des dirigeants masculins – alors que mon université était principalement remplie de femmes – j’ai ensuite petit à petit pris conscience que j’étais souvent renvoyée à mon genre pour expliquer mon attitude obstinée : « trop ambitieuse », « revendicatrice », « pas à sa place », et même « hystérique » par moment.

Cet écart de traitement au travail en fonction du genre, notamment en termes de revenus et de promotions, je l’ai aussi retrouvé dans des scènes de ma vie personnelle : pas assez de relations amoureuses, remarques sur mon apparence jugée trop « masculine » … Je me suis aperçue que le modèle de la femme que ma famille m’avait transmis, volontaire et ambitieuse, n’était pas le modèle standard.

Plus encore. Alors que je pensais qu’il n’y avait entre les hommes et les femmes qu’une différence de chromosomes, « King Kong théorie » a fait naître une interrogation en moi qui ne m’a toujours pas quittée : que signifie être femme ?

Magazines, documentaires, émissions, séries, écoute des discussions de mes voisins de table… j’ai tout emmagasiné.

Que signifie être une femme?

Aujourd’hui en France, être femme c’est : ne pas parler pas trop fort, être drôle mais ne pas s’imposer, faire son travail consciencieusement, rentrer à l’heure pour aller chercher les enfants, faire le ménage, la vaisselle, s’occuper des enfants, être belle-mince-désirable-sans-être-vulgaire-toujours-au-top (celui-ci c’est mon préféré), la liste est longue.

C’est là que j’ai réalisé à quel point ces stigmates avaient conditionné ma vie.

Ma société m’a conditionnée à avoir peur dans la rue.

Ma société m’a conditionnée à me sentir seule parce que je suis célibataire.

Ma société m’a conditionnée à ne pas me sentir accomplie parce que je n’ai pas d’enfant à trente ans alors même que je suis avocate à mon compte.

Ma société m’a conditionnée à m’attacher aux mecs d’un soir qui me donnent de l’affection et qui ne s’enfuient pas après nos ébats.

Ma société m’a conditionnée à faire tout un tas (trop) de choix insensés et qui ne correspondent pas à mes réelles envies.

Parce que je suis une femme.

Féminités

Ce conditionnement, j’ai décidé que j’en ferai ma lutte. Je veux pouvoir dire à mes nièces, aux filles de mes amis, et même d’ailleurs à tous les hommes qui me lisent, qu’être une femme c’est tellement plus que cette femme belle-mince-désirable-sans-être-vulgaire-toujours-au-top, qu’être mère, femme de, ou la personne soi-disant de mauvaise humeur parce qu’elle a ses règles.

Refusons ces limitations et construisons ensemble notre genre comme nous avons envie de le vivre.

Grâce à l’aide de huit femmes vivant dans le monde entier, de 20 à 70 ans, travaillant dans des domaines aussi variés que la musique, l’art, le droit, le milieu associatif, la tech, comme entre autre Sœur Adriana de la Congrégation de Notre-Dame de Charité du Bon-Pasteur en Belgique, qui a fait vœu de servir Dieu, et qui s’occupe des détenues et prostituées de Bruxelles ; ou encore de Zainab Fasiki, qui écrit des planches de bande-dessinées pour lutter contre les préjugés féminins à Casablanca, au Maroc, j’ai décidé de réaliser un documentaire pour lutter contre ces stéréotypes dans tous les pans de notre vie : le travail, la sexualité, la maternité, l’amitié, la féminité, l’attachement.

Ce film intitulé « Féminités », sera divisé en capsule de 10 à 12 minutes reprenant ses thèmes où les personnages se confient pour se révéler dans leur intimité et déconstruire ces préjugés : en croisant leurs paroles, d’autres approches se dégagent pour ne plus jamais entendre que « la femme n’existe pas ».

Féminités a été sélectionné à la Women Bylines France organisée par Chime for Change et la Fondation Kering (https://community.globalcitizen.org/campaign/chime-for-change)