Le Moment Klature : The Lost City of Y

En 1906, le Major Percy Fawcett est missionné par la Royal Geographical Society afin de cartographier la frontière entre le Brésil et la Bolivie alors en pleine guerre du caoutchouc.  En remontant le Rio Verde jusqu’à sa source, il découvre des fragments de poteries d’origine inconnue. Il en est convaincu, il le sent, ce sont là les stigmates d’une civilisation perdue qu’il nomme “la Cité de Z.”. Dès lors, il n’aura de cesse de la chercher…

Juin 2017. Alors que je me préparais pour une excursion sportive dans les montagnes de la Haute-Soule en compagnie de mon pote Garouda, je cherchai sur internet des cartes indiquant des traces ou des trails originaux dans la région. Allant de site en site, j’ai fini par tomber sur un forum espagnol qui traitait de la vallée de Belagua (Navarre) et de ses environs. Des touristes mentionnaient une très jolie cascade non loin du village d’Isaba, à quelques heures de marche, sans donner trop de détails.

« Foutaises ! » me dis-je. Je viens ici depuis que je suis tout petit avec ma famille d’explorateurs des montagnes pyrénéennes et jamais, ô grand jamais, il n’avait été question d’une cascade dans les environs d’Isaba. Encore moins une jolie !

Bande annonce du film « la Cité perdue de Z », sorti en 2016, inspiré de l’expédition de Fawcett

 

1911. Fawcett retourne à Londres faire le récit de ses explorations. Il espère convaincre le Collège de la Royal Geographical Society de financer ses recherches de la Cité de Z. Hélas, il peine à les convaincre. Tant bien que mal, il poursuit les explorations à son propre compte. En 1914, la découverte d’un manuscrit à la Bibliothèque Nationale de Rio de Janeiro le renforce dans ses croyances. Daté de 1753, il raconte les pérégrinations d’un aventurier portugais prétendant avoir découvert une vieille cité antédiluvienne dans la région de la Serra do Roncador (la Montagne du Ronfleur), à l’est du Rio Xingu.

Juin 2017. Sur le chemin de la montagne, je m’arrête pour rendre visite à ma chère Grand-Mère, véritable encyclopédie sur pieds, à la chevelure blanche comme les cimes des Pyrénées et à l’œil pétillant comme une limonade Ogeu. Elle est la gardienne des savoirs enfouis de cette contrée. Si quelqu’un peut étayer l’information, c’est forcément elle.

« Dis Nanie, t’as déjà entendu parler d’une cascade à côté d’Isaba ? Je crois qu’elle s’appelle Belabas, ou belabace… ou un truc comme ça ! »
«  Une cascade ? Ah non… il y a bien le Saut de la Lézarde mais enfin… c’est en Guadeloupe. »

Diantre. J’espérais avoir des éléments concrets mais il s’avère que même ma grand-mère n’a jamais entendu parler de cet endroit mystérieux. Qu’importe ! La cascade légendaire m’intrigue.

Après deux jours au coeur de la montagne, mon pote et moi partons à Isaba, bien déterminés à trouver le Graal. Enfin surtout moi parce que mon pote, ben… il me suit quoi ! Ceci dit, je lui ai bien monté la tête ! Pendant qu’on déambule dans les ruelles de pierre, sous les balcons fleuris du pueblo, je m’arrête devant un endroit familier : l’épicerie du vieux Fidel. Sourcils broussailleux, traits façonnés par la montagne, il est l’incarnation d’Isaba. Lui doit forcément avoir les réponses à mes questions.

J’entre dans la boutique sombre et vieillotte et aperçois une silhouette claudicante :
« Fidel ? » je demande.
« Non, ce n’est pas Fidel. Je peux vous aider ? » me répond un vieillard qui émerge de l’ombre. C’était son frère.

Là je me dis merde, le con. Fidel a dû claquer depuis le temps. Foutu sablier, tu n’attends personne. En fait non, le vieux m’explique simplement que Fidel est en bas, puis s’en va le quérir. Content de revoir le personnage et après avoir évoqué quelques souvenirs, je finis par lui demander s’il y a une cascade dans le coin et s’il peut m’en indiquer la direction.

«  Si, c’est très simple. C’est à un ou deux kilomètres de marche » me répond Fidel. Je vais vous faire un plan.

Il griffonne rapidement sur un bout de papier et me le tend avant de me raccompagner à la porte. Sur le moment, je pensais vraiment avoir trouvé la solution.

La banane jusqu’aux oreilles, je fais le fier devant Garouda :
« Tu vois, jte l’avais bien dit que je la trouverais cette cascade ! Indiana Yones est dans la place, même les cailloux des sentiers le savent ».

C’est alors que je sors le plan du vieux Fidel pour découvrir le chemin vers le trésor.


Trente minutes plus tard, mon pote et moi marchons sous le cagnard, sans l’ombre d’une confirmation que nous avançons dans la bonne direction. La route de pierre fait de grands lacets et disparaît dans la montagne juste devant nous.

 

« Il avait dit un ou deux kilomètres… On est perdus frérot, admets-le…, me lance Garouda, dubitatif.
– Noooon ! Elle est là, je le sais… je crois que je l’entends ! » je lui rétorque.

Quinze minutes de plus s’écoulent, notre patience consommée depuis belle lurette, mais j’insiste pour continuer d’avancer. C’était sans compter sur l’arrivée de l’insecte mutant. Garouda a beau être capable d’en tuer trois ou quatre types différents à mains nues, il est terrifié par les gros insectes volants. Sans rire ! Il pourrait se jeter d’une falaise pour échapper à une guêpe. Insécateur nous force donc à rebrousser chemin.

1925. Percy Fawcett monte une nouvelle expédition et repart sur les traces de Z. en compagnie de son fils Jack cette fois. Il est sûr de toucher au but, la cité mythique se trouve dans le Xingu-Roncador. L’aventure est dangereuse car les indiens Kalapalo et Kayapo qui habitent dans cette région sont plutôt hostiles aux visiteurs.

Juin 2017. Alors que nous redescendons vers Isaba, nous croisons la route de José, un habitant du coin. Nous apercevant sur le chemin, il freine son 4×4 et nous scrute avec méfiance. Il faut dire que la route sur laquelle nous sommes est réservée aux résidents et que par ici, on aime pas trop les visiteurs inopinés, d’autant que Garouda et moi on n’a pas franchement des gueules du coin. En nous rapprochant, on constate qu’il est armé… un chasseur forcément. Le calibre des munitions a de quoi inciter au plus grand des calmes.

 

Soucieux de ne pas contrarier José, je lui sors mon sourire des grands jours. Pas exagéré, juste franc. Après deux minutes de palabres, il se trouve que José connaît bien mon village. Il y a travaillé durant sa jeunesse et en a gardé d’impérissables souvenirs. Assez pour que je lui devienne tout de suite plus sympathique. Je lui explique que nous sommes à la recherche d’une cascade et jackpot ! Il la connaît. Il se propose même de nous avancer car : « Si vous aviez continué à pieds, mes chiens vous auraient mis en pièces ». Cool.

Nous étions dans la bonne direction, mais il fallait compter encore une bonne heure et demi de marche. Un ou deux kilomètres… merci Fidel !

1925. Percy Fawcett ne devait jamais revenir de cette ultime expédition. Le 29 mai, il adressait son ultime message : « Nous sommes en ce moment au Camp du Cheval mort par 11° 43′ de latitude sud et 54° 35′ de longitude ouest. C’est le point où mourut mon cheval en 1920. Il ne reste que ses os blanchis. Nous pouvons nous baigner mais les insectes nous obligent à ne pas nous attarder un seul instant. Il fait très froid la nuit et frais le matin ; mais, vers le milieu de la journée, arrivent la chaleur et les insectes et, jusqu’à six heures du soir, nous souffrons au camp un véritable martyre. Vous n’avez à craindre aucun échec ». Il se murmure qu’il n’aurait jamais dépassé les villages Kalapalo, tué par les indiens. Mais l’une de leurs traditions orales raconte qu’après avoir séjourné chez eux, l’explorateur se serait enfoncé plus à l’est. A-t-il jamais atteint sa cité de Z. ? En tout cas, ses restes n’ont jamais été retrouvés. Vivant ou mort, il appartient désormais à sa légende.

Juin 2017. Après s’être enfoncés dans le sous-bois, crapahuté pendant cinq bonnes minutes, elle était là. LA cascade. MA cascade, avec sa chevelure d’écume. Après trois heures de galère, j’allais enfin pouvoir m’y plonger. Je me dessape en vitesse pour y plonger et… en fait l’eau était tellement froide que j’y suis resté 1 min 20 à tout péter. Tout ça pour ça ? Oui, tout ça pour ça.

Ce n’est pas la cascade en soi qui m’importait. C’était l’aventure. Le Voyage, pas la destination. Je l’avais fait pour moi. Pour Percy Fawcett, Indiana Jones et même Arthur Conan Doyle. Pour tous ceux qui avaient et n’avaient pas pu aller au bout de leur aventure.  L’homme peut passer sa vie à courir après des chimères, et alors ? Ca rend les choses poétiques. J’y trouve d’autant plus de joie que l’endroit m’est familier. C’est comme découvrir une ultime énigme, un secret entre les lignes d’un bouquin, ou trouver une quête cachée dans Zelda. Se fixer un objectif aussi absurde ou irréaliste qu’il soit et l’atteindre, ça n’a pas de prix… qu’il s’agisse d’une cascade, d’un job ou d’un foutu gâteau. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse.