Les boucles du passé

« Les boucles du passé », ce pourrait tout autant être le titre du prochain volet de la saga de Robert Zemeckis.

2015 fut une année pleine de nostalgie. Les plus passionnés d’entre nous se rappelleront sûrement que 2015 est l’année vers laquelle voyagea Marty McFly dans le deuxième opus de Retour vers le futur. C’est aussi l’année où Sandra Bland, Freddie Gray et au moins 102 autres Afro-Américains furent victimes de violences policières. Dans le premier film, Marty McFly se retrouve coincé en 1955 avec pour mission de faire tomber sa mère dans les bras de son père. 1955 est l’année où Emmett Till sera kidnappé puis massacré et où Rosa Parks refusera de céder sa place dans un bus.

Le cinéma des années 80 est une merveille en ce qu’il a offert à la pop culture les innombrables pépites qui nourrissent notre imaginaire encore aujourd’hui : utopies, dystopies, uchronies font la part belle au cinéma d’anticipation et à la science-fiction.

Outre les voyages intergalactiques de space operas douteux, on s’intéresse aux voyages dans le temps, à la réécriture de son histoire personnelle, la grande avec. C’est presque avec tendresse que je repense à mes tentatives poussives de faire sens du fameux : « Pas de destin, mais ce que nous faisons ». Sarah Connor en tirera ses propres conclusions et moi aussi.

Ce que Terminator et Retour vers le futur ont de commun, c’est d’avoir tenu en haleine générations après générations d’enthousiastes grâce à l’un des mystères modernes les plus intrigants pour nos cerveaux limités : le paradoxe du grand-père – sorte de boucle temporelle dans laquelle serait coincé un héros, condamné à tuer son grand-père avant que ce dernier n’ait pu assurer sa descendance, sans jamais pouvoir prévenir son geste. Comment serait-ce possible ?

L’on pourrait certainement argumenter que l’Histoire est une boucle similaire, infinie, où nous serions condamnés à répéter les mêmes gestes et par conséquent, les mêmes erreurs. Il n’aura suffi dans les faits que de trois générations pour que les progrès et les promesses du passé ne soient oubliés, rejetés ou remis en cause.



Cacophonie de cymbales et héros en capirotes blancs

Les incidents de Charlottesville en Virginie entrent dans la logique nationaliste et totalitaire qui secoue de plus en plus fortement le monde. La fermeture des frontières, la montée des extrêmes en Europe, les politiques de nationalisation au Moyen-Orient, l’élection de Duterte aux Philippines, de Trump aux Etats-Unis, de Modi en Inde, le Brexit, etc. sont autant de symptômes d’une même crise qui soulève les cœurs aux quatre coins du monde.

Les désirs d’un monde globalisé s’effondrent, l’égalité est un mirage, « autrui » n’est plus un voisin mais le représentant d’une faction ennemie, prêt à vous sauter à la gorge, à vous rouler dessus, à se faire sauter, arrachant la vie à des victimes innocentes.

Oubliés, les traumas, les morts, les estropiés, les familles déchirées par une guerre plus que jamais glorifiée, vantée par les trompettes d’arsenaux militaires démultipliés, exhibés comme on roulerait des mécaniques.

Oubliés, les « plus jamais ça », l’inclusion, le rêve du village global. Que sont trois générations s’il en faut si peu pour remettre en marche les Valkyries. C’est une symphonie lourde et bruyante que celle du chaos et de la terreur. Il faut faire du bruit : crier le plus fort, cracher le plus loin, s’époumoner en bombant un torse d’albâtre. S’époumoner à en devenir rouge, à en perdre le souffle. La rage nourrit, elle ne tue pas. Du moins pas ceux qui s’en emparent, arme d’appoint.

Il n’y a plus que des héros, des soldats-nés défendant vertu, honneur, patrie comme une image virginale et pure que l’on aurait souillée en invitant un étranger sous son toit. Parce que c’est ainsi qu’ils se présentent – en héros ; les héros d’une cause perdue, en fiers patriotes, prêts à user de la force – avec réluctance – mais prêts. Elle est nécessaire, justifiée, inévitable même, contre les animaux – non, les monstres – aux griffes desquels il faudrait arracher ce qui aurait été perdu. Les derniers bataillons de l’honneur et de la vertu.

En Europe, les militants Génération Identitaire lèvent des fonds et amarrent des navires afin de valeureusement endiguer les flots de barbares envahisseurs venus d’Orient et d’Afrique. Pendant ce temps, les camps d’été identitaires font fureur. En cadence, on y court, on marche au pas, on frappe dans le vide, on s’entraîne au nom d’un héritage en danger au risque de le voir disparaître. Elle est belle la légende des derniers résistants. Il faut être paré, la guerre vient.

Que sont trois générations, quand j’ai encore le souvenir distinct de ma grand-mère me faisant le récit de ses luttes d’enfant pour du pain, se faufilant entre les jambes d’adultes, serrant son butin contre elle « an tan Sorin ».

Que sont trois générations, quand mon propre arrière-grand-père fut l’unique survivant de son bataillon parti combattre les Allemands lors de la Grande Guerre, celle qui mettrait fin à toutes les autres ?

Une ode à la peur

Mais Charlottesville en Virginie est loin. L’Amérique est loin. Ce ne sont que les frasques clownesques d’un pays en pleine crise d’adolescence. Pourtant qui oserait détourner les yeux du spectacle ? En réalité, l’Amérique n’est qu’à un ricochet du monde. A un ricochet de nous. Les clapotis de ce remous indécis ne se sont faits que trop sentir depuis les rivages du Moyen-Orient.

Certains journalistes diront que c’est quelque chose de nouveau, de différent sous des airs de déjà-vu. Il n’en est rien. Ce sont des réflexes identiques qui ont permis les lois Jim Crow, la famine du Bengale en 1947, le massacre du 17 octobre 1961 à Paris, le massacre de Mai 1967 en Guadeloupe. Philando, Adama, Théo, Kwassa Kwassa. Rien de nouveau.

L’odeur de soufre est la même, poisseuse et collante, celle de la peur.

Celle qui enfume les tanières d’où sont ressortis les suprémacistes blancs, l’Alt-Right et les néo-Nazis fiers de défiler, unis, armés jusqu’aux dents, sous la même bannière.

« Unifier les droites. » Coup de poing américain, uppercut, la cloche sonne le K.O.

« Vous ne nous remplacerez pas ! » chanteront-ils d’une seule et même voix, faisant écho aux fantasmes de Grand Remplacement qui peuplent l’imaginaire de l’extrême droite française et européenne.

La peur de disparaître comme l’on a fait disparaître hommes, femmes, enfants, familles, villages, peuplades entières.

La peur d’être dominé, réduit à l’état de meuble ou d’animal comme l’on a dominé hommes, femmes, enfants, familles, villages, peuplades entières.

La peur de ne plus être adapté, de ne plus être le référentiel, de perdre l’unique statut qui fasse que l’on existe dans une société où les dés sont en effet pipés… en sa faveur.

Il aura suffi d’un homme et de huit années pour donner des airs de réalité à une menace fantasmagorique ; puis d’un autre et de 18 mois pour raviver des flammes chimériques.

Charlottesville est le plus grand rassemblement de suprémacistes blancs depuis 30 ans aux Etats-Unis. En septembre, je soufflerai le même nombre de bougies. La valeur n’attendrait pas le nombre des années. Quelle valeur accorder alors à la répétition de ces événements ?

Les quatre temps du monde

Dans un article du Washington Post, Neil Howe, historien et auteur du livre The Fourth Turning dévoile que Steve Bannon, Conseiller stratégique de Donald Trump à la Maison Blanche, tire au moins en partie ses vues alarmistes sur le monde de son ouvrage éponyme.

Neil Howe sait de quoi il parle. L’historien est le co-auteur avec William Strauss de théories sur les tendances générationnelles. Dans The Fourth Turning publié en 1997, il explique que l’Histoire n’est qu’une succession de cycles découpés en quatre tournants : un Pic, un Réveil, un Démantèlement et une Crise. Chaque cycle durerait entre 80 et 90 ans et chaque tournant, entre 20 et 22 ans.

En période de Pic, les Institutions sont fortes et solides, laissant peu de place à l’individualisme. Il existe un puissant sentiment d’appartenance au groupe, le besoin de conformité est maximal.

Le Réveil commence lorsque l’Autorité est remise en question au nom de l’autonomie individuelle.

Suivant le Réveil, le Démantèlement confirme la défiance envers les Institutions. L’individualisme est à son apogée, amenant à l’atomisation de la société pour ne laisser place qu’au plaisir.

Enfin, la Crise. C’est une ère de destruction souvent accompagnée de guerres. La vie institutionnelle est détruite puis rebâtie alors que la société civile s’organise autour de la communauté. L’individu ne se positionne plus que par rapport à son rôle au sein du groupe.

Toujours selon la même théorie, nous serions en plein Millennial Saeculum (mot latin pour « un siècle naturel » ou « une longue vie »). Ce saeculum aurait débuté en 1943 avec les Baby-Boomers. Sur le curseur de l’Histoire, nous serions en pleine transition, naviguant d’une période de Démantèlement vers une période de Crise.

Les boucles du futur

Héroïne surdimensionnée, Sarah Connor dans une dernière tentative désespérée de prévenir la fin de l’Humanité, choisit de tuer l’homme par qui Skynet est arrivé. Sans succès au vu du nombre incalculable de suites au film de James Cameron.

En prenant du recul, je ne peux m’empêcher de penser qu’au cœur de chaque tournant il existe également des cycles se répétant indéfiniment là où les tensions sociales – humaines – sont incapables de résolution.

En dessous de la surface lisse de la pellicule, on a fourré à coups de talon le répugnant espérant peut-être qu’il reste de l’autre côté de l’écran. C’est oublier qu’il n’est pas besoin de beaucoup plus pour recommencer à dégouliner, libéré par la moindre fissure. Et combien de fissures jusqu’ici ?

« Pas de destin, mais ce que nous faisons. » Agir pour échapper à son destin. Certains ont entendu l’appel, mais cette fois la rage ne s’abrite plus sous les masques. Eternel recommencement ?