Le Moment Klature: Idol-âcre

J’ai toujours eu du mal à saisir l’obsession de l’homme pour le manichéisme. Je parle bien sûr de l’acception moderne du terme ; cette tendance à voir les choses, la vie, les autres tantôt auréolés par la lumière divine, tantôt souillés par le stupre et marqués du sceau de la bête. En quelques 7 millions d’années d’évolution, l’Homme a pourtant eu le temps de relativiser sur sa condition imparfaite, sur son inconstance…. quelle connerie.

Inconstance. Précisément un de ces traits de caractère qui sépare l’homme de la machine. Loin de la logique mathématique des algorithmes, l’homme s’agite entre sa réalité et ses aspirations, entre ses pulsions et sa raison, il a le choix. Et par là même il défaille.  

Alors sachant ça, pourquoi louons nous nos semblables ?

Il y a ce narcissisme latent, ce rêve de gloire qui nous pousse à consacrer des idoles. L’homme a besoin de leaders, de figures emblématiques comme autant de cubes Tetris voués à combler ses failles et l’aider à s’élever. Et comme l’excès c’est toujours mieux, il s’engouffre facilement dans le culte… malmouton !



Certes nous sommes impressionnables, influençables et nous chérissons ces gens qui par leurs talents et leurs efforts acharnés parviennent à se démarquer des autres. A inspirer.

Des héros en quelques sortes ?

C’est l’idée. L’Histoire se souvient des Grands. Elle chante leurs louanges car ils bâtissent la civilisation. D’un coup, l’accès à cette position privilégiée devrait gommer toutes les crasses. Des grands hommes, on en a bouffé ; De ceux qui ont permis à la société de quitter l’obscurité, des lumières ! Quel malaise lorsque l’on pointe du doigt le fait que Voltaire était un raciste et un mysogine ! Non on n’avait dit pas les figures ! Tant pis si Gandhi le chantre de la non-violence méprisait les noirs, il DOIT rester ce symbole de paix ! Il le faut.



Et soudain c’est le drame…

Le cerveau s’emballe, cale. Il ne sait que faire de cette information, de cette trahison. Les réactions oscillent entre fanatisme, déni et indignation. Pour les premiers, on soutient son héros no matter what. On épouse totalement sa personne, on le vénère.

 


Pour les seconds c’est la lâcheté intellectuelle. On ne prend pas position car après tout « faut voir qui le dit et c’est celui qui dit qui y est » !  Logique, le meilleur moyen de préserver l’intégrité de la figure, c’est de garder la gueule fermée.

Pour les troisièmes, à qui va ma préférence, le rejet de ces héros aseptisés. L’envie de remettre les points sur les i et de destituer ces figures trompeuses pour leur substituer de nouveaux héros. Encore un écueil.

Give me something real i’m so sick and tired of the photoshop

La réalité sera forcément décevante, c’est même en cela qu’elle est belle. Les émotions négatives et les égarements peuvent accoucher de grandes choses, c’est même un rouage essentiel du processus. Sombre individu peut être artiste lumineux. Coluche a été voyou et débauchard, Kanye West est un sale con. Tous les Hommes ne sont que des Hommes. Le bon et le mauvais s’entrelacent dans la création, c’est inévitable. C’est pour cela que je respecte ceux qui ne s’en cachent pas, ceux qui ont su rester humains. De 2pac à Kery James en passant par Brassens. All bright c’est du mytho et d’ailleurs ça agace. Valar Dohaeris, Valar Morghulis. Eh oui, nous sommes tous des multifaces. Désacralisez vos idoles car elles passeront toutes par la disgrâce.Une tribune de Louis-George Tin dans Libération titrait d’ailleurs “ Vos héros sont parfois nos bourreaux”. Le faux pas est inévitable…Usher distribue du herpès, Polanski est un violeur pédophile et R.Kelly urine sur des gamines !



Cela empêche t’il de considérer les œuvres ? Non. Uniquement d’idéaliser ceux qui se cachent derrière. La dictature de l’image est violente, elle corrompt tout. L’idole piégée dans son rôle court inéluctablement à sa faute tandis que son fan cherche à picorer chaque miette de sa vie. Le personnage devient la personne, une bulle qui n’attend que sa crise. Un peu à l’instar de tous ces enfants Disney partis en couille comme Lindsay Lohan, Britney Spears ou Miley Cyrus même si certains ont su se réinventer commercialement. Lorsque la mort survient, d’autant plus si elle arrive tôt, la légende devient l’individu et tente d’accéder au paradis des intouchables. Drôle de paradoxe, c’est là le frein majeur à la mort des idoles. Désormais on ne veut plus ternir l’image du mort, on ne retiendra que le nectar, on jettera la bagasse.Or la béatification n’étouffe pas éternellement la controverse. Aung San Suu Kyi le prix nobel encensé, qui a eu droit à son film ne moufte bizarrement pas face au massacre des Rohingyas, nie la réalité du nettoyage ethnique, soutient même l’armée Birmane. La “Dame de Rangoon” est devenue une politicienne. Genre Homo salit toujours plus blanc que blanc.  

 

Pourquoi attendre d’en arriver là ?

Regarder l’autre avec un oeil objectif permet de faire le tri, de remettre les choses à leur place. A titre d’exemple, qu’on demande à nos sportifs d’être des figures morales est une chose, qu’on l’exige est ridicule. Qu’on ne puisse plus séparer Dieudonné l’homme de scène et Dieudonné le politicard l’est tout autant. Un regard lucide est nécessaire pour briser les complexes qui divisent une société. Il est toujours plus difficile de prendre du recul sur ce qui nous touche pourtant c’est ainsi que l’on avance. On est toujours prompts à reconnaître la controverse lorsqu’elle ne nous affecte pas mais si fébriles à traiter celle qui nous implique. Le général  sudiste R. Lee, est une icône fasciste notoire mais Napoléon Bonaparte est un stratège glorifié en France ? quelle hypocrisie magnifique.

Il nous faut à présent passer de l’autre côté du miroir déformant. Derrière les filtres, là où les dents sont jaunes. Plus de Rise, plus de Hudson, plus de Lo-fi. Juste des hommes et des femmes comme vous et moi, des connards névrosés. Mais avec eux leur œuvre. Un éclair ou une montagne de génie entre deux dégueulis pathétiques. Héros et bourreaux sont les deux faces d’une même pièce. L’éternelle comédie humaine. Comment séparer le bon grain de l’ivraie ? L’œuvre est éternelle, l’homme est petit.

Sit down, be humble.