Accent dans le Rap, norme et Stagnation

Je ne suis pas un très grand fan de Rap Français, je l’ai été pendant longtemps mais j’ai trouvé que ce n’était plus assez « Frais ». Les derniers artistes qui m’ont donné envie de réécouter du rap français nouveau sont Despo Rutti, Georgio, Nekfeu, Sofiane et SCH. C’est d’ailleurs ce dernier qui a créé chez moi le plus de frustration et alimenté ma réflexion sur le manque de « fraîcheur » dans le rap français et sur les implications sociétales plus violentes qui en résultent. En regardant une interview de l’abcdrduson en Juin 2016, j’ai découvert avec effroi que SCH venait de Marseille. Non je ne le savais pas. Non je ne pense pas que tous les Marseillais ont un accent prononcé, mais quand même. J’étais sous le choc.
Pourquoi un rappeur devrait changer son accent ? Se faire comprendre par la masse ? Se faire accepter par les radios ? Risquer la stagnation est-il un risque que la nouvelle variété française (Oui !) peut se permettre ?

Le Rap, variété française

Pour la plus jeune génération le rap en France a peut-être (re)trouvé ses lettres de noblesses mais moi, un peu plus vieux, j’ai pu suivre de près et de loin le mal amour de la France pour ce que certains considèrent toujours comme une contre-culture ou pire, une sous-culture.

https://youtube.com/watch?v=IFCrXDKe8uo%3Fstart%3D118

En témoignent les Victoires de la Musique en 1999 récompensant pour la première fois le Rap en attribuant au groupe Manau le prix dans la catégorie “Album Rap/Groove contre les albums de MC Solaar, Arsenik, Stomy Bugsy et NTM.

Oui, MC Solaar a gagné en 1992 pour son album Qui sème le vent récolte le tempo, dans la catégorie Groupe. J’ai cru perdre une partie de ma fierté en apprenant que MC Solaar était un groupe. Tout comme lorsque j’ai découvert que le groupe The Streets n’est composé que de Mike Skinner, ou que Gorillaz n’est composé que d’un seul musicien, l’excellent Damon Albarn, mais non. Il n’y avait pas de catégorie pour MC Solaar et il fallait bien mettre en avant cet album magnifique.

Il est vrai aussi que IAM a remporté l’album de l’année en 1998. Pourtant, la victoire de Manau n’a pas été bien reçue. Non pas parce que le groupe n’est pas bon ou n’est pas “Rap Groove”. Il y a de l’innovation et de l’utilisation d’instruments traditionnels dans leur chansons. Le problème vient du fait que le rap en France a presque 20 ans en 1999, que c’était la première cérémonie au cours de laquelle il y avait une catégorie spécifique pour cette mode qu’est le rap et que des pointures comme NTM et Arsenik ont sortis des albums classiques de musique française, Suprême NTM et Quelques gouttes suffisent et se sont fait souffler la récompense par Manau, un nouveau venu sur la scène musicale dont l’album ressemble plus à de la variété française qu’a du rap. Soit. 18 ans plus tard voici les chiffres.

Selon les chiffres receuillis par la SNEP

On peut s’interroger sur le pourquoi du comment. Comment des professionnels de la musique, qui ont une compréhension de cet art plus avancée que nous les auditeurs, ont pu faire une telle erreur? Comment n’a t-on pas attribuer à NTM ou Arsenik le prix quand on met en place cette catégorie? Avant la création de ce prix, peut-être que dans un effort (aveugle) d’égalité et de non-différenciation, l’idée de départ était de ne pas créer de sous genre, et prendre toute musique comme elle est. Cependant, les sous-genres restent importants si on accepte la musique faite en France comme une grande famille et les genres musicaux comme des membres à part entière de cette famille. C’est parce que la musique est différente que les mélodies sont différentes qu’on crée des sous-genre, des catégories. Aujourd’hui en 2017, je crois qu’Arsenik méritait ce prix plus que les autres.

 



Une seule façon de parler le français pour survivre?

Devons-nous faire des efforts pour appartenir à cette famille ou en faisons-nous partie par le simple fait d’en découler? En 2017 et à l’heure ou les questions sur l’écriture inclusive turlupinent nombreu(ses)x de mes concitoyen(ne)s, des questions se posent sur les effets de la discrimination par rapport à l’accent. Le Rap devenu musique influente et dominante, doit aussi répondre à cette question. Pourquoi n’entendons-nous qu’un seul accent ? En tant qu’auditeurs, nous pouvons légitimement poser cette question aux radios, mais il nous faut aussi comprendre que les radios jouent les morceaux qui marchent. Les morceaux que nous écoutons. En prenant comme exemple le début de carrière des groupes IAM et NTM en France, le rap français populaire a eu un accent parisien et/ou marseillais. Malgré une influence très new-yorkaise, les deux groupes ont réussi à proposer deux versions distinctes de leur vie dans les textes, ils ont réussi à conquérir un public jeune et varié. Aujourd’hui, ces deux accents restent présents mais la France n’a pas deux accents, elle en a des dizaines. Je pense à un de mes MCs préférés, Fuckly, qui a sorti son album GGDN avec un morceau totalement en français (la plupart des morceaux sont en créole) et qui n’a pas eu le succès mérité en France hexagonale. Le rappeur Fuckly est un des prédécesseurs de Kalash, jeune artiste martiniquais qui en 2016 a bousculé les codes du rap/dancehall music avec son album Kaos. Ses textes sont en créole martiniquais, en créole guadeloupéen, en créole haïtien ainsi qu’en francais et anglais. Son tube Après l’automne complètement en français est un des meilleurs succès de l’annee 2016 en se plaçant en 53eme position des singles en France. J’ai un doute, mais je pense que c’est grâce au vocoder. Dans les médias, nous avons ce que nos amis d’outre manche appellent l’accent BBC, l’accent télévisuel. Il est important de noter qu’ils conçoivent à mon avis cette mélodie en tant qu’accent et non en tant que norme. Il y a eu ce clip de l’artiste Yonn, qui veut dire UN en créole de base française, qui avec l’accent caché de SCH m’a inspiré pour cet article car moi aussi j’ai cet accent qui, d’après les oreilles de certain(e)s, est chantant, nonchalant et parfois même non-professionnel.

Il existe plusieurs français, le français courriel, le français parlé, le français familial, et ces français se prononcent de façon différente. Plusieurs accents. Cela crée un mouvement positif dans la langue et dans la société. Je vous propose les mots de Henrietta Walter, linguiste qui a écrit L’aventure des mots français venus d’ailleursLa norme est comme le présent, elle se meut. Jamais elle ne se fige.

L’accent « normal », le poison dans la créativité

La norme à la française est plus proche du proverbe Japonais 出る杭は打たれる (Le clou qui se détache est martelé). Quand je parle de créativité, je ne parle pas des effets de mode venu des USA comme la mode trap, la mode vocoder, la mode chanteuse de R&B sur le refrain, la mode du crunk, qui sont les bienvenues et des évolutions propres au genre rap. Il y a eu, il y a et il y aura toujours des influences. Je parle de la créativité qui vient de l’acent, de la prononciation des mots et l’explication des idées. La France a été fortement centralisé dans son développement culturelle et dans le monde des affaires, mais aussi dans la classification de ses populations. Il y a Paris, et il y a les autres. Les autres sont plus nombreux mais pourtant il y a cette impression violente que Paris domine et dominera pour toujours. Que SCH change son accent pour devenir normal est une violence subie et acceptée. Le rap marseillais (et autres) devrait-il succomber à la domination de l’accent dit parisien et implicitement des classes supérieures ? Pourquoi ressentons-nous l’obligation de se conformer pour réussir ? Il m’a fallu être dans le monde aseptisé des écoles de commerce parisiennes – je parle de mon expérience-  pour comprendre la subtilité de l’accent, la place qu’il prenait dans une conversation et le poids qu’il avait pour moi, mais surtout pour ceux qui avaient un accent « banlieusard ». Il m’a fallu comprendre aussi que la banlieue n’était pas Neuilly, mais qu’elle signifiait ce qu’on peut appeler le ghetto français. L’accumulation culturelle et ethnique d’une France dont on ne veut pas, d’un parler français qu’on ne considère pas. Mais j’étais loin de penser que ce mal touchait tous ceux dont l’accent est différent de la minorité qui jouit de ce bon accent français. Je vous invite à lire cet article paru sur FranceInfo: La France n’aime pas ses accents. SCH est clair, s’il parle avec son accent d’origine (qui lui-même peut changer par rapport au lieu ou l’on vit et aux personnes avec lesquelles on interagit) sa musique aura moins de portée. La musique vecteur d’émotions humaine aura moins de portée…quésaco. On ne parle pas de langues régionales ou de dialectes on parle bien d’accent. L’accent a une définition plus simple, c’est une intonation, un son, un ton. Tout le monde a un accent, si tu vis a Paris et ton ami qui est né et a grandi à Paris te dit que toi tu as un accent et pas lui, ne le crois pas ! Notre rapport avec l’accent nous rend classiste et c’est peut-être la même chose dans le rap francais.

L’accent dans le rap, et ailleurs?

New York, Atlanta, Houston, Los Angeles, Miami et Bay Area, nous avons eu la chance d’avoir plusieurs vagues d’innovations techniques, d’ajouts de mots dans le hip hop et des mélodies différentes par rapport aux accents des MCs/Rappeurs. Petit aparté, est-ce que Nicolas Sarkozy et les médias français connaissent l’origine du mot bling bling ? J’en doute, puisque ce mot parti du guttar est arrivé dans le mainstream de la langue anglaise et ce n’est qu’à partir du moment où il a été anobli par les chevaliers de la langue anglaise qu’il a traversé l’Atlantique. L’accent dans la musique est vu comme un atout ainsi que l’utilisation des argots spécifiques. Ces argots s’imposent du parler d’E-40 avec des shizzles, nizzles à la prononciation de « bitch » de Too $hort. Mais il y a aussi la question de la relation entre l’accent et le flow, qui est la mélodie du parler.

Enfin, chez nos amis britanniques, le grime s’est imposé comme le nouveau punk, en réponse à un hip hop UK qui copiait trop les modes vestimentaires, l’argot et l’accent américain. Le grime est un savant mélange de UK Garage, de Jungle. Mais est-ce du rap? Non pas vraiment, mais c’est ce qu’on obtient quand on ne cherche pas à copier ce qui fonctionne ailleurs et qu’on y ajoute la créativité musicale, sans se compromettre. Le grime va peut être subir le même sort que le rap francais. Il a son accent, il est né dans l’est de Londres mais depuis quelques années la scène du nord de l’angleterre se développe, comme le montre le succès de Bugsy Malone et le très bon documentaire de la BBC avec Charlie Sloth. Jusqu’à très récemment le grime luttait contre des méthodes racistes de la police londonienne pour l’empêcher d’accéder à des scènes ou des salles de concerts “normales”, donc il s’est répandu très rapidement dans le reste de l’Angleterre qui n’avait pas adopté ces méthodes. Si le rap français arrête d’être sous domination des codes et de l’accent dit parisien, pourrons-nous le pousser plus loin ?

Et maintenant?

Le plus marquant dans l’entretien de Philippe Blanchet au sujet de la glottophobie est la différence entre l’hégémonie: domination consentie et juste et la domination: qui est subite. Si il y avait domination, il y aurait révolte, mais c’est bien l’hégémonie de cet accent normal qu’on retrouve dans le rap, il faut rentrer dans le moule et changer qui on est en tant qu’individu. C’est assez surprenant pour un genre musical qui est pour certains une sous-culture/contre-culture de reprendre et de perpétuer les normes de la culture dominante. Néanmoins,il y a bien sûr des cas à part, des ovni qui utilisent leur accent pour créer des mélodies. De nombreux rappeurs marseillais, antillais, normands ont gardé leur accent, je grossis le trait, je sais. Je pense que mis à part son côté décalé et sa prose crue, Despo Rutti m’a séduit par son acharnement à grossir son accent congolais. Comme il le dit lui-même sur le morceau Trashhh: “Sois fier de ton accent comme Rutts et baffe les tabous”Le rap français a pris un tournant récemment avec Booba qui a récemment surfé sur la vague Afro Trap avec ses sonorités et son accent. Cela lui a plutôt bien réussi, mais vraiment qu’est-ce que Booba a déjà raté dans sa vie d’artiste et d’homme d’affaires ? C’est peut-être sur cet aspect, en tant que marchandise, que l’accent “non normal” pourra se faire une place dans nos oreilles, et rendre à la musique sa musicalité et non une succession de r twop bien prononcés. Il faudrait pour commencer que SCH rappe avec son accent car l’accent dans le rap français n’est qu’une domination!

Rappeu.rs.ses aux armes!!