In-sens-é ? Episode 4 – Des choses simples

Donner du sens. Voilà bien une réflexion personnelle qui a pris du temps pour s’enraciner jusqu’à faire éclore une nouvelle facette de moi. Je suis professeure de français pour les migrants et c’est compliqué ! Dernier volet d’une quête de sens lorsqu’on a 25 ans et que tout nous sourit. Pas de panique ! Si tu veux rester up-to-date dans cette histoire, tu peux (re)lire les épisodes précédents de la chronique “In-sens-é” : Episode 1, 2 et 3.

Des choses simples ?

Mardi 10 Janvier 2017 – 18h53

Ils sont moins d’une dizaine, assis en face de moi. Dans cette promo, il y a autant de femmes que d’hommes. Certains souriants et d’autres hagards. Quelques uns sortent leur cahier et stylo, d’autres s’impatientent. Et moi, je suis là, debout et immobile. Les regards pesants sur mes moindres gestes me stressent. Je respire une première fois, puis une deuxième; plus profondément. Les premiers mots sortent enfin de ma bouche :

“Hello everybody ! My name is …”

Mince ! L’anglais est venu naturellement. Je suis professeure de français, mais qu’est-ce qui m’a pris ? Je me ressaisis.

“Pardon, excusez-moi ! Je ne sais pas pourquoi j’ai parlé anglais, c’est sûrement l’habitude de …”

Re-mince ! Ils ne comprennent strictement rien à ce que je raconte. Prise de panique, je me justifie, je balbutie. Je cherche mes mots, je veux aller trop vite, je perds pieds. Mon charabia et leurs grands yeux écarquillés me laissent croire que j’ai l’air d’un clown désarticulé.

Pourtant, ce cours, je l’avais préparé ! Des mots-clés dans la barre de recherche Google, j’en ai tapés : “premiers cours FLE (Français Langue Étrangère)”, “apprendre le français pour les nuls”, “apprendre à lire au CP”…

J’ai pris le soin de faire des fiches détaillées par leçon. Je me rappelais de mes cours en école en primaire et des conseils de ma cousine pour préparer ce cours. A la fin de chaque leçon, les mots-clés étaient écrits au tableau avec un code couleur qui expliquerait l’étymologie de ces derniers. L’apprentissage est plus fluide, en faisant ainsi des connexions logiques partout où il est possible d’en mettre. Mon cerveau tel qu’il a été formaté en salle de classe, s’attache à relier les choses entre-elles, cherche à expliquer les choses pour mieux les comprendre. Le leur devrait fonctionner de la même manière.  Sauf que, ma perception de l’apprentissage n’était pas la leur. J’ai recréé avec ces fiches détaillées, toutes les conditions optimales pour ma réussite, ma logique, ma simplicité.

… Et ce n’est effectivement pas (si) simple.

J’ai beau connaître le pluriel de “cheval, bijou, festival” ou connaître la conjugaison des verbes du 3e groupe ou même savoir que le subjonctif s’emploie après la conjonction “que” ; à ce moment présent, rien de tout ça n’était important. Ma prestation assez dérisoire doit être corrigée si je veux être sûre de transmettre correctement mes connaissances linguistiques.

Troisième respiration.  

“Bonjour, je m’appelle Elora et je suis votre professeur” dis-je très lentement. Chaque syllabe durait 1 à 2 secondes. En tête, j’avais l’image de Dory dans “Nemo” qui pense savoir “parler baleine”.

  • “Aujourd’hui pour la première leçon, nous allons apprendre à se présenter. Je m’appelle Elora. J’ai 25 ans. Je suis française. Je suis professeure de français. J’habite à Paris. A toi !”

Le jeu commence. Chacun, à tour de rôle, essaye de prononcer ces 5 phrases. Dans ma classe, environ 7 nationalités de 4 continents sont représentées. Ils viennent des quatre coins du monde. Il y a des jeunes – tout de même, plus âgés que moi – et des moins jeunes – beaucoup plus âgés que moi. Ils sont assis autour d’une table en U. Ils ont pratiquement tous gardés leurs manteaux et écharpes ce soir d’hiver ; tous couverts à cause du froid, ou par souhait de ne pas trop s’exposer ? 

Le Jeu des Présentations

Le premier à prendre la parole est Sixto. Un homme d’une cinquantaine d’années environ. Il est d’origine colombienne et est venu pour la première fois avec sa belle-soeur. Sa première réaction était de sourire avec la tête penchée, comme pour s’excuser d’avance de son accent ou de son hésitation. La honte pouvait se lire sur son visage mais il restait souriant. Les autres le regardaient fixement.

Vient le tour de Youdon, jeune femme de 32 ans. Elle a une peau très blanche et les cheveux coupés courts. Sa voix est très douce. J’ai du lui demander de parler plus fort pour que tout le monde entende. Elle s’est tout de suite tue et a passé la parole à la personne suivante. Je me suis sentie coupable sur le coup. Aussi, lorsque plus tard dans le cours, elle s’est dévêtue de son manteau, on pouvait apercevoir deux fils de laine rouge qui entouraient ses deux bras. Je ne lui ai jamais demandé ce que ça signifiait. Plus tard, j’ai appris qu’elle était médecin traditionnelle dans son pays.

Liubomyr, lui, a le même âge que Youdon. Il vient d’Ukraine. Il est arrivé en France, il y a un peu moins de 3 ans. Il est grand et très athlétique. Il est confiant. Son élocution est parfaite. Sa voix est plutôt grave et porte dans la petite salle de classe. Si certains ne prêtaient plus attention aux présentations des autres, avec ses premiers mots, ils se sont vite concentrés à nouveau. Cet exercice n’a pas été compliqué pour lui. Il en a même rajouté en disant qu’il était un fan de football et du PSG. Tellement à l’aise qu’une fois, il m’a même invité à aller boire un café.  

La suivante, c’est Maria, 49 ans, d’origine colombienne. Elle est arrivée en France, il y a un peu moins de deux mois. C’est la belle-soeur de Sixto. Son énorme manque de confiance l’empêche de se concentrer pour prononcer ces 5 phrases. A l’instar de Sixto, elle rigole à gorge déployée à chaque syllabe. Pourtant, je n’arrêtais pas de gesticuler pour lui dire de continuer, qu’il ne faut pas avoir honte mais elle restait morte de rire. Son rire assez caractéristique entraînait toute la classe avec elle. Finalement, elle était plus amusée de faire rire que chercher à répéter ces phrases. J’ai tout de suite pensé que c’était un échappatoire pour ne pas faire l’exercice et potentiellement se ridiculiser. Déjà lors de notre première rencontre, je m’étais occupée de son inscription, elle était débordante d’énergie et très tactile. Depuis et systématiquement, elle me prend dans ses bras à chaque fois que j’ai quelques minutes de retard. Et chaque fois, elle dit qu’elle craignait qu’il me soit arrivé quelque chose. Je ne peux m’empêcher de me demander quelle histoire de vie se cache derrière ses éclats de rire, sa chaleur humaine et cette inquiétude latente.

Ali, 28 ans, est arrivé en France il y a quelques mois. Ce garçon d’origine mauritanienne est très doué et motivé. Pour lui, cet exercice était assez facile. Il est allé droit au but. On avait l’impression qu’il les avait déjà prononcés de nombreuses fois. Malheureusement, il n’est pas très régulier. Il ne vient en cours qu’une fois sur deux. Un jour, je l’ai questionné. ll me dit qu’il habite très loin du 18e arrondissement et que c’est parfois difficile de rentrer chez lui après 21h. Parfois la motivation et la volonté de s’intégrer dans une nouvelle société se heurtent à des choses aussi bêtes comme le manque de transports publics.

Christian a 25 ans. Il est Colombien comme Maria et Sixto. Sa présentation était très brève. Il n’a pris le temps d’articuler pour aucune des phrases. J’ai tout de même eu droit à un sourire à la fin comme pour me dire qu’il fera des efforts la fois prochaine. Il m’a un jour avoué que son plus grand rêve ce serait d’être un étudiant tous les jours pour apprendre de nouvelles choses tout le temps.

Enfin, Amadu Sow prend la parole. Je ne devrais certainement pas le dire, mais il est devenu mon élève favori au fil des cours. Sa progression est fulgurante. Ces quelques phrases de présentation furent pénibles pour lui la première fois ; mais à force d’envie, il était le premier à lever la main pour se présenter aux cours suivants. Ce jeune homme de 25 ans originaire de Sierra Leone m’a vraiment épaté. Un jour, il m’a récité un de ses poèmes pour me remercier. Moment très touchant. Aussi, il dit souvent merci et s’excuse lorsque quelque fois son esprit s’absente au milieu du cours.

Bref ! Pour ce premier cours m’a demandé beaucoup de patience et de souplesse pour m’adapter aux élèves. Chaque élève est unique et il est important qu’il le comprenne. Ma première fois était rythmée d’appréhension et de plaisir.

Il est 20h08. Le cours touche à sa fin. Je suis épuisée. J’ai donné tout ce que j’avais. Au final, sur 3 leçons prévues, je n’ai même pas pu finir la 1e. Ce premier exercice a été un challenge pour me mettre à leur place et comprendre ce qu’ils avaient compris : la prononciation, le positionnement de la langue, les syllabes, le pronom “je”, l’apostrophe…

La dictée notée

Les cours se suivent semaine après semaine. J’adapte ma pédagogie par rapport aux réactions des élèves et j’essaye de trouver des indicateurs pour juger de ma prestation. Au début de cours, j’instaure alors une dictée notée pour les évaluer. Cette méthode me permet de voir leur niveau respectif et de rééquilibrer mes leçons sur les points nécessitants plus d’attention. Seulement, les notes que je distribue sont catastrophiques.

Je m’interroge. Sont-ils venus jusqu’ici pour pouvoir être notés ? N’ont-ils pas suffisamment de stress en dehors de cette salle de classe pour pouvoir se soucier d’une dictée notée à deux balles ? Qu’est-ce qui pourrait alors me garantir que le job est bien fait ?

Ce dernier épisode s’intitule :  “Des choses simples”. Tout le monde sait ce que veut dire la simplicité mais je mets la définition plus bas pour qu’on soit sur la même page :

Caractère de ce qui est formé d’éléments peu nombreux et organisés de manière claire

Rien de très surprenant dans cette définition, je te l’accorde. Pourtant, le système d’évaluation que j’ai choisi est formé de plusieurs éléments (revoir les supposés acquis de la semaine passé et comprendre le système de notation) et qui finalement se résume à un schéma compliqué pour mes élèves.

Certains de mes amis disent que ce sont que les premiers jours, qu’il me faut du temps pour m’adapter, que c’est nouveau et que je me mets trop de pression et ci et ça et bla bla bla. Ils n’ont pas tort. C’est peut-être ça la réponse, mais à moi, ça ne me suffit pas.

La simplicité devrait être simple à expliquer mais je n’y arrive pas. Je me rends compte que mes codes scolaires ne suffisent pas à transmettre mes connaissances. Je me heurte à leur réalité qui est différente de la mienne.

Par extrapolation, une des formes de la simplicité revêt un caractère qui s’exprime dans l’immédiateté. Les premières réactions sont souvent les plus simples car la pensée ne s’est pas entremêlée entre la volonté de l’action et l’action en elle-même. La simplicité est “ce qui va de soi”, c’est la seule et unique possibilité pour réaliser une action.

J’en reviens alors à mes fiches et à leur complexité. Elles ne sont que le résultat d’un formatage de 17 ans de scolarisation où fiche = seule et unique moyen d’apprendre = simplicité.

Cette affirmation n’a plus de sens maintenant. Pour faire face à ce nouveau défi, le naturel devait s’emparer de moi pour enseigner.

Moi, française, avec mon éducation ficelée et mes diplômes doit revoir mes acquis et accepter que c’est à eux de m’apprendre à enseigner. Nous parlions de nouveauté dans l’épisode 3; quel est l’intérêt si je ne deviens pas cette feuille blanche où mon “naturel humain” serait le pinceau ?

Des choses simples.

Je parlais de clown plus haut. J’ai décidé d’en incarner un.

Expliquer le mot “poisson” revient à l’expliquer à un bambin. Ma bouche se déforme de bas en haut, prononçant des sons incompréhensibles – “paw, paw, paw” – histoire de devenir ce poisson.

Aucun doute, j’étais ridicule.

Puis, discrètement, j’aperçois un sourire. Puis deux. Certes, nous ne parlons pas la même langue mais certains signes ne trompent pas. Dans toutes mes gesticulations et autres sonorités étranges, je cherche alors des indices qui me confirmeraient que le travail est bien fait. Des sourires n’arrêtent pas d’émerger sur des visages qui au départ étaient apeurés. Ces sourires me font sourire. J’aurai pu vous parler des heures du sourire et de son importance en société mais je laisse ce sujet pour un prochain article. Je vois aussi à travers leurs yeux de l’envie. Cette attitude qui se manifeste par une posture tournée vers l’avant et des yeux grand ouverts et lumineux. Je me surprends à épier constamment leur visage. Un indicateur de performance bien plus réfléchi finalement que les dictées notées énoncées plus haut.

D’autres choses deviennent plus simple : mes échanges avec mes élèves en sont le plus bel exemple. J’apprends à les connaître chaque semaine un peu plus. Le sourire gêné de Sixto, la beauté calme de Youdon, la posture conquérante de Liubomyr, le côté maternel et en même temps enfantin de Maria, la spontanéité d’Ali, l’envie de Christian et l’intelligence d’Amadu Sow.

En continuant les cours de français, j’espère faire en sorte que chacun prenne plaisir à être lui. En rencontrant autant de personnages, mon intérêt pour ce qu’ils sont, ce qu’ils représentent n’est que grandissant.

Des actes et des paroles, aussi anodines les uns que les autres mais riches de sens, j’en ai plein en stock. Leur passé est un long chemin pénible qui les a mené jusqu’ici. Je n’ose même pas l’imaginer de peur d’en pleurer tous les jours. Les choses auxquelles ils ont dû faire face sont bien plus complexes qu’ “In-sens-é”. Et pourtant, ils sont là à me donner une leçon sur la simplicité et ce qu’il est important de considérer après tout.