THEORISME

Remettons nous dans le contexte ….

  • Le 2 février 2017, dans le quartier de la Rose-des-vents à Aulnay-sous-bois. Il est un peu plus de 16h50 quand quatre policiers interpellent un groupe de jeunes dans la cité des 3000. Théodore Luhaka dit Théo, 22 ans, est témoin de la scène et s’interpose. S’en suit un moment de confusion dont Théo ressort avec une plaie anale de 10 cm et une section du muscle sphinctérien « à priori » causée par l’introduction d’une matraque télescopique….
  • 18 Octobre 2017, comme un arrière goût amer en sortant de la séance de Detroit. Kathryn Bigelow a bien travaillé. Le film nous plonge dans la tension des émeutes de Detroit en Juillet 1967 et leur cortège d’exactions policières. Ce qui commence avec des allures de documentaire s’enfonce progressivement dans un huis-clos oppressant, qui nous tient en joue pendant d’interminables minutes avant de s’ouvrir….sur une mascarade judiciaire.  Un classique !

Je bouillonne. Pourquoi en sortant d’un film qui porte sur les émeutes de Détroit en 67, j’ai cette impression d’implacable actualité ? Et là, je ne pense pas aux USA où les meurtres injustifiables s’empilent, d’Eric Garner à Philando Castile et jusqu’à ces dernières semaines …Non, je pense à la France, à Babacar Gueye, Adama Traoré, à Théo pour ne citer qu’eux. Aux States, le mouvement Black Lives Matter a mis un coup de projecteur sur la dimension raciale des évènements. En France, passé le pic d’attention médiatique de deux semaines, la protestation est devenue marginale et n’entraîne pas de réflexion de fond sur la gravité des événements. Courte mémoire.

  • En Mai 67, un incident raciste avait entraîné des émeutes en Guadeloupe.  Aux jets de pierres et de conques à lambi, les gendarmes avaient répondu par les balles et les exécutions sommaires. Bilan estimé 87 morts mais curieusement pas d’archives sur la question, un silence étatique. Chasse aux nègres ! Une tradition sans frontière. En 2016, une commission  mandatée par Manuel Valls pour tenter d’éclaircir ces événements indique dans ses rapports qu’aucune archive n’a été constituée. Une fois encore on attend la justice, mais elle ne vient pas.

“ Quand les nègres auront faim, ils retourneront travailler”.

La phrase de Georges Brizzard, représentant du patronat au moment des faits résonne cruellement. Par extension, les nègres ont aujourd’hui une typologie beaucoup plus large.

La rédaction recommande fortement l’épisode d’affaires sensibles sur France Inter, consacré aux événements de Mai 67.

1967 à 2017, 50 ans d’écart mais un leitmotiv impérissable : Violence policière à caractère raciste.  A chaque fois, on pourrait se dire que les faits sont graves, qu’avec la pression médiatique et populaire, la lumière sera faite sur l’affaire puis ça tourne en eau de boudin. Next.

C’est tellement caricatural que ça friserait le ridicule s’il y avait de quoi rire. Des policiers “généralement blancs” où assimilés, qui se prennent pour des cowboys chargés de mater du sauvage. Pour le casting des indiens, il y a toujours un rôle pour Yacine, Ahmed, Joel et Rudy avec un petit quota pour Paul-Hervé si ses potes s’appellent Youssouf, Abdallah, Adji et qu’il fait le chaud. S’il est assimilable quoi! Au bout d’un moment, on a du mal à faire la différence entre le sketch et la réalité. Ce qui change c’est la chute.

 

Alors certes, c’est bien de jouer les émancipés. De faire comme si on vivait loin du spectre de la société coloniale quand tout nous y ramène. Les logiques d’hier sont tellement vivaces qu’on se demande à quel moment on a réellement cru au progrès. Paradoxalement, on est complices de la machination. De guerre lasse, on a cette tendance à ravaler notre indignation, à se résigner et à passer à autre chose. D’abord on scande « plus jamais ça », « Justice » puis on attend le prochain. J’imagine que cela facilite considérablement le travail de ceux qui cherchent à étouffer le scandale, à donner « leur version officielle » sans vouloir tomber dans le complotisme systématique.

C’est sans doute plus vrai que jamais à l’heure de la surinformation. On bouffe de l’info, on ne la décortique plus mais on oublie deux choses:

  1. L’information est généralement orientée, d’autant plus sous état d’urgence comme récemment.
  2. L’information relayée est sensiblement la même dans de nombreux médias.

( Non je n’en profite pas pour faire une ode à Mediapart qui offre souvent un contenu d’investigation différent)

Mais revenons à Théo. Dans son audition, il déclare avoir été frappé et insulté lors de son interpellation, tandis qu’il se débattait. Il s’est plaint de douleurs au visage et aux fesses. Même après cela, il est humilié, traité de « bamboula ». Il déclare qu’un des policiers raillait le fait qu’il « saigne du fion ».  Ca n’avait pas semblé les alarmer.

Dans son audition, le policier déclare que la violence de l’interpellation était proportionnelle à celle de l’individu. Il se débattait beaucoup, vous comprenez. Celui-ci avait donc eu recours à sa matraque télescopique et avait frappé Théo au niveau des jambes. On parle aussi d’usage de gaz lacrymogène « accidentel ».  Reste que le policier ne sait pas comment le jeune homme a pu présenter de telles blessures.

C’est vrai, qu’entre les jambes et l’anus, en visant mal on peut se tromper ! L’enquête de l’IGPN, les fameux bœuf-carotte, n’avait pas permis de déterminer l’origine des blessures. Il se trouve que l’interpellation a eu lieu dans l’angle mort de la caméra de sécurité qui filmait la zone. C’est trop bête ! On ne peut donc pas déterminer les circonstances de la blessure. Bien sur, Bruno Le Roux a fait suspendre les policiers mis en cause, bien sur il a demandé que la lumière soit faite, une façon de montrer que l’état prend les faits très au sérieux. Pourtant quand Théo livre une seconde version des faits, en indiquant que son pantalon était grand et qu’il a pu glisser, la justice y voit une occasion de trancher. Les rapports ne s’accordent pas sur la notion de viol. On parle d’accident.

Mais comment la pénétration d’une matraque dans un rectum peut-elle être accidentelle ?

Tant pis le doute est semé, la légitimité de Théo est mise en cause. On rentre dans l’approche « Le jeune homme a livré plusieurs témoignages donc peut-être que tout ce qu’il dit n’est que fabulation ». Du pain béni pour ses détracteurs et le meilleur moyen de désengager l’opinion publique. On commence alors à pinailler sur d’autres détails. Le jeune homme était virulent, il a provoqué les policiers. Ce n’est surement pas le chic type dont les médias brossaient le portrait au début de l’affaire.

Sauf qu’on n’est pas dans un procès d’intention, on parle ici de viol commis par des fonctionnaires de police. Ce sont des faits, ils méritent d’être expliqués ! Oui j’ai entendu des gens me dire “ C’est de la daube cette histoire, Théo là, c’était pas le saint qu’on prétend”. Quand bien même, quelqu’un mériterait-t ‘il d’être violé au prétexte qu’il n’est pas un saint ?

Le modus operandi dans ce type d’affaire relève toujours des mêmes leviers. La police nationale, organe de l’Etat ne peut pas perdre la face. Je ne dois pas être le seul à avoir des images de films policiers en tête. D’un côté, on interroge les policiers mis en cause, on détermine la version officielle et on les congédie le plus discrètement possible. Devant les journalistes, on invoque des zones d’ombre dans l’affaire et on patine. De l’autre, on met la pression sur la victime, on la pousse à être incohérente dans ses témoignages, puis on lui fait comprendre que ce serait mieux “dans son intérêt” qu’elle la ferme, qu’elle s’éviterait ainsi des ennuis. Il est donc facile d’imaginer que Théo ait pu livrer des témoignages contradictoires. Si les plaignants ne sont pas assez dociles, on les discrédite. On retourne l’accusation contre eux. Peu de temps après l’agression, la famille Luhaka était visée par une enquête pour «  suspicion d’abus de confiance et escroquerie ».  Similarité avec l’affaire Adama survenue quelques mois plus tôt, visée par des plaintes.

Toujours pas de justice pour Adama.

D’ailleurs en parlant de modus operandi, le viol de Théo rappelle une autre histoire survenue à Drancy, en octobre 2015. Alexandre, 27 ans, se fait interpeller par trois policiers sur un parking. Il confie à un proche avoir été violé à coup de matraque dans le véhicule de police. Les policiers eux, parlent de geste accidentel. Sur le rapport médical, l’interpellé présente bien une lésion interne.

Alors de quoi s’agit-il ? La nouvelle méthode qui circule dans les couloirs des comicos ? Un rituel humiliant pour casser de la petite frappe et du basané ? Avec le viol, on entre dans une dimension supplémentaire, celle du complexe d’infériorité sexuelle. L’envie de briser le symbole de virilité, comme le mythe du bronzé et de son grand zizi qui pendouille .En gros si j’encule le mâle Alpha, je suis le mâle Alpha ! Dans certains articles on parle d’une exception française. Une French Touch !

 

Ce sont des attitudes de sociopathe. Un viol, c’est une action lourde de sens. C’est vouloir déposséder l’autre de son être et asseoir sa domination. C’est vouloir briser son esprit, en faire un objet. Le privilège du badge, et donc de l’autorité fait tourner bien des têtes. Plus jeune, je l’ai constaté à mes dépens, des claques gratuites, des plaquages, des menaces, mais j’ai toujours eu du bol. Trop sont moins chanceux.

8 mois après les faits, la situation n’a pas beaucoup évoluée. Théo vit avec les séquelles de ses blessures, les quatre policiers sont en liberté. Régulièrement, des manifestations de soutien sont organisées pour protester contre les violences policières et demander justice. Je crois qu’elles attirent de moins en moins d’attention. La prochaine doit avoir lieu le 28 Octobre 2017 devant le tribunal de Bobigny.

Plus récemment, une autre histoire floue a encore affectée la cité des 3000. La mort de Yacine, 24 ans, retrouvé dans une cave pantalon baissé, avec des lésions sur le visage. L’enquête conclut à un décès par overdose. Les gens n’y croient pas, on invoque une nouvelle bavure policière.

La défiance ne disparaîtra pas sans la vérité. Il faut comprendre la colère et l’agacement des familles qui attendent justice. Surtout lorsque la couverture médiatique s’estompe et que l’attention générale retombe. L’Etat peut se réjouir de la volonté de retour au calme de l’opinion publique, elle asphyxie les mouvements protestataires.

Lorsque la police rentre dans un rapport de domination avec les citoyens, se permet de violenter, d’humilier et jusqu’à violer, il faut éviter que le silence ne s’impose. Quand le racisme devient de plus en plus décomplexé au sein de la police, il est normal de prendre des mesures. Quelle légitimité donner à ce genre de flic ? aucune.

Pendant que j’écris cet article, je tombe sur le témoignage de Marie-Reine, traitée de “sale race” et frappée par des policiers à Agen sans l’ombre d’un motif valable.

La médiasphère a largement relayé l’affaire Harvey Weinstein, et les histoires de harcèlement, d’attouchement ou de viol dans le 7e art. J’espère que tout le monde continue de s’indigner tout autant pour celui de la rue. Quand un policier contrôle un jeune pour sa tenue jugée suspecte, le brutalise pour son attitude “jugée provocatrice”, pour sa gueule de métèque, le harcèle à coups de quolibets “ Bamboula”,”petite fiotte”,”Macaque”, il n’y a rien à excuser. Reprocherait-on à une femme subissant les assauts d’un forceur de se défendre ? Pourquoi le badge donnerait-il une légitimité quelconque aux abus.

Ces jours-ci le temps est au #BalanceTonPorc, il faudrait peut-être trouver un samedi pour ceux de la police.

Justice pour Théo, Justice pour Adama, Justice pour tous. On n’oublie pas, on pardonne pas.