Médine et les derniers ténors de la République

Les amateurs les plus fervents de rap français connaissent surement son œuvre sur le bout des doigts, les autres auront eu vent des polémiques qui entourent le rappeur venu du Havre. Une chose est certaine, qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas, Médine ne laisse personne indifférent, comme une réaction épidermique à ses lyrics ou à ce qu’on voudrait qu’il représente.

Dernière polémique en date, lui qui ne voulait que faire le Bataclan, Médine se voit forcé d’annuler sa représentation prévue à la salle mythique marquée par la tragédie du 13 novembre 2015. Aux pressions exercées par une classe politique avide de bouc-émissaires s’ajoutent des menaces directement à l’encontre de sa personne. Qu’importe, son album « Storyteller » sorti cette année, continue de filer la métaphore – Médine est et reste un conteur, un combattant des mots, droit dans ses bottes et c’est peut-être bien ce qu’on lui reproche.

Au moment où je découvre Médine, j’ai entre 16 et 18 ans. Sombre époque où pirater de la musique se fait à ses risques et périls. Les vétérans de LimeWire et autres survivants d’eMule se reconnaitront. Pur hasard, me voilà en possession de « Petit Cheval », ma toute première rencontre avec l’artiste.

Je ne sais pas qui il est, ni d’où il vient, mais me voilà en hainamour avec un rappeur que je suis encore trop jeune pour vraiment comprendre. Après tout je mène une vie privilégiée relativement éloignée des réalités sociales qu’il décrit, des concepts qu’il aborde.

Médine et les Enfants du Destin

A en lire la presse, il n’y a pas d’autre angle d’attaque que « Don’t Laïk » lorsqu’il est question d’aborder Médine. La dictature du clic demande du contenu soufré, ce que ce morceau définitivement politique ne manque pas d’apporter. Mais ce serait rater tout un pan de l’œuvre musicale d’un artiste à la plume bien moins sectaire que ce que l’on voudrait faire croire.  

Petit Cheval est un Enfant du Destin ; le tout premier des sept auxquels Médine donne vie depuis 2005. Écriture, rythmique, musique… les Enfants du Destin sont tous des points d’entrée lui permettant de raconter la grande Histoire par la petite.

Sou-Han, Nour, Daoud, David, Kunta, Ataï et Petit Cheval parlent tous de déséquilibre des pouvoirs et de la violence qui marche dans ses pas. En donnant un nom à ses « enfants de la guerre », Médine rend tangible leurs émotions, leurs peurs, leur détermination, mais surtout, il nous rend palpable leurs souffrances là où il met en lumière les mécanismes qui engrangent violence et destruction sans laisser de chance à une paix possible.

Leurs histoires se déroulent à des années-lumière les unes des autres sans réelle chronologie ; une façon de montrer l’étendue physique et temporelle des ravages de la colonisation et d’impérialismes de toutes sortes. Les « Enfants du Destin » sont l’incarnation d’une honte que nos consciences collectives refusent d’assumer.

Dans ses textes, Médine peint un calme avant la tempête toujours vivide, toujours annonciatrice de fins funestes.  

Ici le jeu de rimes n’est pas à la sophistication. Elles marquent surtout le rythme d’un beat coup de poing cherchant à graver ses lignes dans la mémoire des auditeurs. Le vrai travail vient d’abord d’une combinaison de figures de style appelant une diction implacable.

Autant que les mots, sa voix reste sa meilleure arme. Sur « Petit Cheval », Médine, calé au beat, se fait l’écho d’un cheval s’élançant sur la plaine afin de raconter la rencontre terrible d’un jeune Indien Première Nation avec les colons qui ont massacré son village. Avec « Kunta », l’on passe de la fuite aux échos d’un village fait caisse de résonance pour donner traits au célèbre héros de la saga « Racines ». Avec « Ataï », le rappeur narre une expédition punitive en plein cœur de la forêt tropicale plus vraie que nature alors que ce chef de village Kanak tente de défendre les siens contre l’invasion de missionnaires français.

A l’aise dans l’exercice, Médine aligne allitérations sifflantes ou explosives sur « Sou-Han » rappelant les pluies de bombes et de balles déversées par l’armée américaine au Viêt-Nam. Finalement, sur « Nour », et bien avant le tollé international de 2018, l’artiste se penche sur le sort des Rohingya à Myanmar.

David et Daoud offrent un autre front et recentrent l’attention sur le conflit Israélo-Palestinien. Portraits croisés de deux frères ennemis destinés à se haïr alors qu’ils portent le même prénom. Ici, il est moins question d’image que de démontrer l’absurdité d’une guerre sans fin accouplée à l’engrenage de l’endoctrinement. On pourrait reprocher à Médine de simplifier un conflit stratifié, embourbé par des décennies de politiques politiciennes, mais la fiction serait-elle si loin de la réalité ?

Le rap se réclame de la poésie et Médine invoque Victor Hugo et Paul Verlaine dont l’art et les controverses ont secoué une France aujourd’hui totalement fantasmée et idéalisée ; deux artistes qui ont en leur temps défié, peut-être même maltraité une langue que les banlieues continuent d’enrichir et de faire vivre.  

Storyteller n’est pas que de la vantardise – il y a de la magie à savoir insuffler la vie à des images. Et là encore, il faut noter l’ambivalence du concept. Si le storyteller en anglais est celui qui sait raconter, celui qui se fait le griot de son village, le même mot en français désigne le controversé communicant-savant, le spin-doctor. Un appel de pied à qui voudrait l’accuser de manipulation.

Médine, ennemi de l’intérieur

Comme tous les rappeurs, Médine est victime des préjugés d’une société qui s’évertue à vouloir faire du Hip-Hop une musique de dégénérés, indigne des arts nobles dont la France se targue d’être la première maîtresse. Trop vulgaire, trop violent, le rap n’a pas la subversion sensuelle. N’a-t-on pas embrassé Joey Starr qu’une fois celui-ci en apparence neutralisé ?  

Et il serait aisé de penser Médine comme un artiste brut de décoffrage. L’écueil est certainement de prendre pour argent comptant le rauque agressif de sa voix, ses élans de provocation, mais aucun artiste ne pourrait avoir de carrière si prolifique sans être au diapason des crises existentielles qui secouent son pays.

J’ai d’ailleurs moi-même fait de nombreux allers-retours avant de mettre le doigt sur ce qui sans cesse me ramenait à sa musique.

Couches, sous-couches, Médine manie une prose libre qu’il ne limite ni à la banlieue, ni à la France, ni à l’Islam. En réalité Médine est un Mohammed Ali du verbe portant la provocation au bout de ses gants.

Quand il sort « Jihad – le plus grand combat est contre soi-même » en 2005, les attaques du 11 septembre, encore fraîches dans les mémoires, viennent tout juste de bouleverser l’ordre mondial, mettant les musulmans sur devant de la scène. C’est l’album du malentendu. La caricature est trop aisée, la suspicion une échappatoire : Médine est un ennemi de l’intérieur.

Trop tard ! S’il y avait un tir à rectifier, le rappeur garde le nord à sa boussole et choisit sa voie, jouant continuellement de l’image qu’on lui accole. Mais voilà, on sait qu’il n’y a pas de répit pour les enfants de la colonisation à qui l’on demande de montrer une patte blanche féodale en infinie répétition.

En effet, Médine est d’origine algérienne dans un pays qui n’a pas encore digéré l’indépendance farouche de son ancienne colonie. Alors que l’on célèbre un nouvel anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme 35 années plus tard, la situation entre « français de souche » et « enfants de l’immigration » semble plus tendue que jamais. La très mal nommée « crise des migrants » continue de jeter de l’huile sur le feu. Tous sont coupables de vouloir asservir la France, la déstabiliser, la grand remplacer. L’Islam est incompatible avec les valeurs de la République, la sharia est dans les rues, le musulman est communautaire, le musulman fait peur puisque ces mujahideens infiltrés refusent coûte-que-coûte de s’intégrer.

They are dangerous

Puisqu’il faut revenir à 2015, puisqu’il faut sans cesse revenir à « Don’t Laïk », dans un article suintant la mauvaise foi, Marianne prétend s’être intéressé à l’ensemble de l’œuvre musicale de Médine et d’en faire une analyse dépassionnée. Comme tant d’autres avant et après, la citation isolée « Crucifions les laïcards comme à Golgotha » devient la preuve irréfutable de la malice de l’artiste. On ne peut qu’apprécier la gymnastique intellectuelle qui fait de Gainsbourg ou de Houellebecq des génies et de Médine un islamiste tout droit sorti de Molenbeek.

Parce que la volonté est là. Celle de ne pas comprendre, celle de ne pas admettre que contestataire « des cités » ne veut pas dire anti-français.

En 10 ans de carrière et autant d’albums, détracteurs et critiques nagent encore à la surface de morceaux dont les titres sont faits pour tirer hors sol des cadavres fumants en se nourrissant d’un univers connu uniquement sous l’angle du stéréotype. Si guerre de religion il y a, Médine n’en est pas au front.

L’on peut ne pas apprécier la récupération, mais lorsque Médine s’inspire des Black Panthers pour son album « Arabian Panther », ce n’est pas tant par volonté de ségrégation – celle-là est subie – mais pour leur quête radicale d’égalité et leur protectionnisme acharné contre une République aveugle aux couleurs et donc aveugle aux injustices dont elle se fait la responsable.

Les mémoires ne retiennent que quelques gimmicks et louent des images caricaturales de poings gantés et levés aux Jeux Olympiques de 1968, laissant gracieusement de côté l’esprit du mouvement : sans compromis et parfois violents par nécessité, les Black Panthers sont considérés comme un groupe terroriste domestique, placés sous surveillance et démantelés par les services secrets américains… Angela Davis n’était pas qu’un afro sur un joli visage et un pantalon pattes d’éléphant.

Y a-t-il quelque chose de plus républicain que de rappeler à son pays les valeurs sur lesquelles sont fondées sa Constitution ? Mais si l’on peut instrumentaliser une loi faite pour favoriser le vivre-ensemble à des fins de discrimination, la France une et indivisible n’est donc que ça – un mythe pour les français « de papiers ».

Invoquer la provocation comme excuse à l’incompréhension du message de Médine relève du même schéma reproduit depuis qu’IAM et NTM ont déchaîné les foules et défrayé la chronique. Pourtant le message n’a pas changé d’un iota, de Sniper, Booba, Kery James à Youssoupha. Médine fait ce que le rap a toujours fait : mettre la France face à son miroir de contradictions quitte à bousculer l’image qu’elle a d’elle-même.

En 1995, NTM chantait déjà « qu’est-ce qu’on attend pour foutre le feu ? ». Alors que Paris brûle en son cœur, je me pose encore la question : les banlieues sont-elles vraiment les seuls territoires perdus de la République ?